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Laure Lemaire- AFRIQUE AUSTRALE 4 : LA COLONISATION BRITANNIQUE


Quand les Britanniques arrivent au Cap en 1798, la colonie neerlandaise du Cap a déjà plus d’un siècle d’ histoire, déterminante pour la suite des évènements. La colonisation britannique elle aussi, a déjà près de 200 ans d’ histoire depuis la création de la Compagnie des Indes orientales en 1600. Gardons en tête les éléments qui permettent de comprendre son attitude en Afrique Australe
Les premiers territoires occupés par des « entrepreneurs » en quête de la fortune s’échelonnent sur la côte atlantique de l’Amérique du Nord : la Virginie reçoit sa charte en 1606, puis 12 autres colonies vont être conquises, longeant la côte jusqu’au sud du sous-continent. Pour laisser la voie libre aux planteurs de sucre, Jacques II et Louis XIV tentent d’évincer les petits planteurs de tabac. Du coup, la production de tabac s’installe en Virginie et au Maryland, où Jacques II octroye à des aristocrates catholiques des terres pour créer d’immenses plantations de tabac qui fonctionnent à base d’esclaves.
La traite atlantique ou commerce triangulaire commence à partir de 1705. Le navire, partant d’un port européen, achemine les aliments, tissus et outils nécessaires au fonctionnement de ses colonies en Afrique et se charge d’esclaves, vendus contre des lettres de change ou des matières premières aux Amériques et revient chargé de denrées coloniales (coton, sucre, cacao, café, indigo). Le Royaume-Uni devançe largement ses concurrents , transportant près de 3 M de personnes, loin devant la France avec 1,27 million. Liverpool est le plus gros port négrier atlantique: 4 894 expéditions de traite entre 1686 et 1811, devant Londres ) et Bristol. C’est 12 millions de déportés en tout.
On comprend mieux pourquoi le Royaume Uni fut le 1° pays européen à s’industrialiser en 1750 : main d’oeuvre et matière première gratuites ! Et cela, devant la France, son éternel rival. C’est d’ailleurs la peur de lui laisser le terrain libre qui le conduit à s’installer au Cap.

Les Treize Colonies donne naissance aux USA le 4 juillet 1776 (déclaration d’Indépendance. Les plantations du Sud des États-Unis (qui se livre au génocide des populations autochtones), en Géorgie et Caroline prennent le relais : elles fournissent dès 1805, 2/3 de la production mondiale de coton brut. La part de marché des États-Unis culmine en 1840 à 90 %, grâce aux nouvelles terres gagnées à l’ouest. La montée en puissance du coton, au détriment des autres cultures (riz, tabac et sucre) se révèle d’abord insuffisante, les planteurs allant défricher des terres qui deviennent les 4 nouveaux États assurant 78 % de la production de coton brut nord-américaine dès 1840 (Tennessee, Alabama, Géorgie et Louisiane).
L’ industrialisation débute en Angleterre dès 1750. Grâce au parlementarisme anglais, le libéralisme d’Adam Smith émerge. Il reconnaît la valeur économique de l’individu, avec des droits, à l’époque des premiers entrepreneurs de coton. Le principe des corporations disparaît avec l’apparition des brevets et les fabriques deviennent des usines. A l’issue de la guerre de Sept Ans, en 1763, la Grande-Bretagne devient la 1° puissance maritime du monde devant la France.
L’Empire colonial britannique est le plus étendu du monde en 1800 avec 500 M d’hab, bien plus vaste que celui de la France. Le Royaume-Uni opte pour le libre-échange avec ses colonies mais également avec les autres nations. 1825 :invention de la locomotive; création de la 1° ligne ferroviaire ouverte au public.1886: À l’aide du moteur à explosion, mise au point la 1° automobile.
1869: l’ouverture du canal de Suez permet aux bateaux à vapeur de faire le trajet vers l’Inde en 60 jours, contre 6 mois auparavant.
La guerre de Sécession (1861-1865) est issue des rivalités économiques entre le Sud — conservateur, agricole et favorable au libre-échange ( en 1890, l’agriculture représente encore 75 % des exportations américaines) — et le Nord — ouvert aux idées nouvelles venues d’Europe, en cours d’industrialisation rapide et favorable au protectionnisme. Donc la victoire du Nord consacre l’évolution de l’industrialisation.
L’abolition de l’esclavage (RU en 1838, France en 1848, Brésil en 1888) s’explique par la pression populaire en Angleterre et en France bien-sûr mais surtout parce que le capitalisme n’en a plus besoin sauf dans les plantations coloniales. où l’engagisme est relancé pour satisfaire la demande de main-d’œuvre.

A- La colonie du Cap et la Namibie
En 1662, le comptoir commercial du Cap, crée par la VOC, compte 134 salariés, 35 colons libres et 180 esclaves déportés de Jakarta. La colonie est très hiérarchisée. Les clivages se font entre le chrétien et le non-chrétien et entre l’homme libre et l’esclave. En 1679, la ville du Cap devient une colonie de peuplement avec 800 immigrants néerlandais, allemands, danois, suédois, fuyant la misère et les atrocités de la guerre de Trente Ans.. Elle développe l’agriculture en concédant des terres auxBoers qui sont rejoints par 200 huguenots chassés de France par la révocation de l’édit de Nantes en 1685, et qui vont développer la viticulture. En 1691, le territoire accède au statut officiel de colonie, et compte 1 334 habitants blancs. Pour pallier la pénurie de main-d’œuvre, les esclaves sont importés de Guinée, de Madagascar, d’Angola et de Java et leurs descendants constitueront le groupe ethnique. les « Malais du Cap ». La VOC s’accommode du métissagedes enfants issus d’unions entre Néerlandais et Hottentotes, faisant apparaitre un nouveau groupe ethnique les “métis du Cap”. Les Boers revendiquent leur africanité.
La colonie se segmente en 3 catégories, déterminées par leur éloignement de la ville du Cap. Les 1° sont les habitants urbains et cosmopolites du Cap. La 2° catégorie comprend tous les citoyens libres qui résident dans la région du Cap pour y cultiver la terre. La 3° est constituée de Trekboers (paysans nomades) qui pratiquent l’élevage extensif. Ils vivent dans des chariots bâchés tirés par des bœufs. Pratiquant un calvinisme austère et menant une vie fruste et dangereuse, ils cherchent à franchir les frontières de la colonie. Ils élaborent une culture originale, influencée par l’immensité désertique où ils vivent, et abandonnent le néerlandais pour l’afrikaans, mélange de dialectes hollandais, de créole portugais et de khoïkhoï inventé par les métis du Cap. Ils fondent des villes, en dépit d’accrochages meurtriers avec les Khoïkhoïs et San. Au bout de 60 ans de progression, les Trekboers se retrouvent bloqués au Nord par l’aridité extrême, au Nord-Est par le fleuve Orange où les San sauvegardent leur territoire de chasse, et à l’Est par la Great Fish River, à 1 500 km du Cap où ils se heurtent aux Xhosas (Bantou) pour la possession du bétail
Annexion britannique-1814
La faillite de la VOC en 1798, et l’organisation des Patriotes du Cap, (aidée par les Français), permettent la conquête par le Royaume-Uni du cap de Bonne-Espérance, officiellement annexée en 1814 après le traité de Paris. La colonie britannique est établie avec 25 000 esclaves, 20 000 colons blancs, 15 000 Khoï et San et 1 000 esclaves noirs libérés. Les sociétés missionnaires anglicanes s’y installent pour convertir les tribus hottentotes. Londres fait interdire le commerce des esclaves. Des missions évangélistes s’installent en pays xhosas pour former une élite noire. Au Cap, des mesures sont prises en faveur des KhoïKhoï et des esclaves mais des familles boers perçoivent ces avancées comme une atteinte à leurs libertés. Le fossé s’élargit:, Ils dominent la politique, la culture et l’économie et les Boers sont dans les fermes. En 1820, près de 5 000 colons britanniques débarquent au Sud-Est du Cap et fondent la ville dePort Elizabeth, à la frontière des territoires xhosas. L’idée est de créer une zone tampon mais les colons préfèrent se retirer dans la ville. L’afrikaans, est dénigré et en 1828, l’Anglais devient la seule langue officielle pour les affaires administratives et religieuses. L’égalité des droits est proclamée dans la colonie du Cap entre KhoïKhoï et Blancs avec le droit à la propriété pour les Noirs. En 1833, l’esclavage est aboli et les propriétaires des 40 000 esclaves de la colonie sont indemnisés.
Les 1° contacts commerciaux ont lieu avec les nomades Namas et le négoce devient assez important pour que Walvis Bay, Angra Pequena et l’île de Halifax soient revendiqués par le gouverneur Britannique puis tout le littoral Sud-Ouest. Walvis Bay, seule rade en eau profonde sur la côte namibienne, est annexée en 1878, jusqu’en 1910. Elle reste la principale voie d’accès maritime à l’Afrique du Sud-Ouest (ASO-Namibie)

Royaume zoulou de Shaka (1816-1897)
Les Trekboers colonisant de nouvelles terres au Nord-Est depuis la colonie du Cap sont mis en contact avec les Xhosa. En même temps, en 1816, dans l’actuelle province du KwaZulu-Natal, Chaka Zulu monte sur le trône d’ un clan sans envergure (2000 personnes), parmi des dizaines d’autres. En un an, il les domine tous dans le Nord de la région. En 1816, à la mort du chef zoulou Dingiswayo dont il avait été un brillant officier, Shaka prend la tête de la confédération formant la nation des Ngunis-Amazoulou, « ceux du ciel ». Il réorganise la petite armée (400 guerriers), en régiments et institue une conscription. Cette armée de métier, équipée de boucliers de peau et de lances courtes, devient le pivot de la société. Shaka divise le royaume en districts militaires et bouleverse la stratégie. Son armée atteint 40 000 combattants qui étendront son royaume vers l’Ouest et vers le Sud.
Il constitue ainsi un vaste empire. Les indociles fuient vers le Nord, provoquant de très profonds bouleversements dans toute l’Afrique australe. Les conquêtes zouloues seraient responsables de la mort de plus de 2 M de personnes, qui laissent d’immenses territoires vides ce qui permettra aux Boers, lors du Grand Trek, de s’installer pour y instaurer leurs républiques
L’ASO passe sous pavillon britannique en 1806.
Les missionnaires luthériens anglais, les méthodistes allemands et finlandais l’explorent et construisent des écoles et des missions à partir de 1805. À partir de 1824, les Oorlams, Hottentots coloniaux ou petits Namas, des métis de Namas et d’Afrikaners, Blancs d’origine neerlandaise, qui fuyaient les lois discriminatoires de la colonie britannique du Cap, émigrent en ASO de l’autre côté du fleuve Orange sous la conduite de Jonker Afrikaner, où .ils s’établissent en 1840 à Winterhoek « le coin de l’hiver ». Forts de leur organisation en commando militaire inspiré des Boers, ils s’imposent aux grands Namas et aux Héréros. La pénétration des terres est facilitée avec la construction de la route de la baie en 1843 par Jonker Afrikaner qui impose un monopole commercial aux marchands avec de lucratifs courtages, faisant des Oorlams les intermédiaires obligatoires. Entre 1874 et 1892, 4 convois en provenance de la République sud-africaine du Transvaal amènent en ASO, des immigrants Boers « ceux qui voyagent au pays de la soif » en quête de terre promise. Après leur traversée du désert du Kalahari, ils arrivent en pays héréros. Décimés par les fièvres et la soif, ces pionniers se joignent à William Worthington Jordaan, chasseur d’éléphants et journaliste métis du Cap, et atteignent l’Angola où 55 familles s’établissent (ils obtiendront la nationalité portugaise).et où ils introduisent la langue afrikaans qui devient “lingua franca”
Le meneur hottentot des Oorlams Namas se lance à la conquête du Nord et parvient à devenir le chef du peuple Nama. Après la défaite de Jan Jonker en 1880, les Oorlams-Afrikaners n’ont plus d’existence politique et Winterkoek est détruite.Le Grand Trek (1835-1840)
Quand les Britanniques abolissent l’esclavage en 1833, les Boers, trop pauvres pour en posséder.considèrent que c’est un acte contre la volonté divine de la hiérarchie des races. Les anciens propriétaires d’esclaves, gros fermiers du Cap, estiment les compensations financières insuffisantes. L’”arrogance” des britanniques convainc 100 000 blancs Trekboers de choisir l’émancipation et l’exil pour y fonder une république boer indépendante.

La mythologie des Afrikaners, la tribu blanche élue, à la recherche de sa terre promise, ressemble à l’idéologie nord-américaine (le Far West). Leurs motivations sont exposées dans un manifeste rédigé en 1837 par le voortrekkerPiet Retief. Il y énonce ses griefs contre l’autorité britannique, les humiliations que les Boers estiment avoir subies, leur croyance en un Être juste qui les guidera vers une terre promise où ils pourront se consacrer à la prospérité, à la paix et au bonheur de leurs enfants, une terre où leur gouvernement décidera de ses propres lois
En 1836, 4 000 Boers s’embarquent pour l’inconnu à bord de leurs chars à bœufs, avec femmes, enfants et serviteurs avec à leur tête, des chefs élus. 2 convois, franchissent lefleuve Vaal, poussant vers l’Est. Après 3 années d’errance, ils sont décimés par les Tsongas mais repoussent les Sothos dans les montagnes du Lesotho. Retief avait négocié un accord de coexistence et d’entraide avec Dingane, le roi des Zoulous mais lors du banquet de cérémonie de signature, les Boers sont massacrés sur son ordre. La vie dure les pousse à redescendre vers le Natal.
La bataille de Blood River, entre 500 Boers repliés derrière leurs chariots rangés en cercle et 10 000 guerriers zoulous, se solde par une hécatombe zouloue, Ils reconnaissent Mpande kaSenzangakhona (1798-1872), comme roi des Zoulous qui va maintenir l’unité de son royaume pendant 30 ans, et qui leur cède la moitié du Natal où ils proclament la république de Natalia (1839-1843). Craignant que les Boers ne développent des relations avec des puissances étrangères, les Britanniques l’annexe en 1843.
Les Boers reprennent alors leur grand trek vers le Nord, au-delà des fleuves Orange et Vaal, mais ils se heurtent aux métis khoïkhoï, et aux Sothos; les métis de Namas et de Néerlandais s’établissent dans la région, les Bastaards instaurent des républiques autonomes dotées de règles constitutionnelles, dans le Sud-Ouest africain mais sous souveraineté britannique.
A la frontière Est de la colonie, en 1834, 10 000 guerriers Xhosaspillent les fermes boers et abattent toute résistance. Un contingent militaire britannique l’ annexe mais le secrétaire d’état aux colonies exige qu’elle soit restituée aux indigènes. A la frontière Nord, les Gricquas (métis) en 1843 sont reconnus. . En 1850, nouveau soulèvement des Xhosas et nouvelle défaite qui en 1856, victimes d’ une mauvaise prédiction, sont plongés dans la misère et la famine qui signent la fin des guerres Britanniques. La population passe de 105 000 à 26 000 individus. Les terres dépeuplées sont attribuées à 6 000 immigrants d’origine allemande.
Les républiques boers et les colonies britanniques (1839-1902)
Après l’annexion du Natal, l’épopée boer continue avec la création des 2 républiques indépendantes,« République du Transvaal et l’État libre d’Orange», reconnues par les Britanniques, mais économiquement arriérées et peu peuplées, des fermes disséminées sur des milliers de km. L’inégalité des blancs et des gens de couleurs est affirmée dans la loi fondamentale de l’État, mais des traités sont signés avec 8 chefs indigènes leur garantissant un droit de propriété foncier inaliénable au sein de la république. La défense du territoire boer est assuré par des Kommandos, composés de fermiers, relevant de chefs de districts sous les ordres du commandant général, élu par les Boers. Les conflits sont nombreux: avec les Sothos, mais alliances avec les Bantous , sérieux accrochages avec les zoulous En 1870, les 2 républiques boers totalisent 45 000 hab.
En 1854, la colonie du Cap (200 000 Blancs) se dote d’une constitution prévoyant 2 assemblées élues au suffrage censitaire par 80 % de la population masculine pour la chambre basse. L’égalité des races, reconnues depuis 1828, y est réaffirmée ( y compris les métis). Dans la colonie du Natal, où les Zoulous résistent, est crée 7 « réserves » (puis 40, 15 ans plus tard), afin d’assurer la sécurité du territoire, satisfaire les besoins en main-d’œuvre des fermiers et lutter contre le vagabondage. Dans les plantations de cannes à sucre, les Britanniques font venir des milliers d’Indiens sous contrat qui vont rester dans le pays, constituant un nouveau groupe ethnique.
3 ans plus tôt, à la frontière de la colonie du Cap et du Transvaal, au Griqualand-Ouest, des diamants ont été découverts. Le chef des Griquas demande la protection britannique qui l’annexe à la colonie du Cap;et crée la ville de Kimberley De nombreux migrants sothos et tswana, abandonnent la paysannerie pour s’embaucher volontairement comme mineurs sur les champs de diamants. Certains parviennent à acheter leurs propres concessions et en 1875, + 1/5 des propriétaires de mine sont noirs ou métis. L’annexion du Griqualand augmente la fureur des Afrikaans, des Boers et des colonies britanniques; l’« Association des vrais Afrikaners » se constitue. Puis le Transvaal, catastrophe pour les Boers, fermiers avant tout, se révèle riche en or et diamants Des 4 coins du monde, des milliers d’aventuriers y affluent, apportant un mode de vie à l’opposé de l’austérité et du puritanisme boer.
En 1879, l’armée britannique subit une défaite mémorable contre les Zoulous. Le fils de Napoléon III et de l’Impératrice Eugénie, y trouve la mort. La guerre anglo-zouloue dure 6 mois et se termine par la victoire de l’armée britannique. Le grand royaume Zoulou est démantelé et divisé en 13 petits royaumes.
La conquête allemande de l’Afrique du Sud-Ouest (1885)
Voir l’article du 20 aout 2024-HENNING MELBER- Le colonialisme allemand: une histoire qui fait froid dans le dos

L’or du Transvaal et la naissance de la Rhodésie (1890)Les Britanniques annexent la république du Transvaal en 1877. Le président Kruger à leur tête, les Boers signent avec le gouvernement britannique la convention de Pretoria (capitale du Transvaal), ce qui lui permet de recouvrer l’indépendance et de connaitre un début de développement économique Il peut compter sur le soutien au Cap, d’un puissant réseau politique, l’Afrikaner Bond, formé par l’association des Vrais Afrikaners et celles des fermiers afrikaans, qui détiennent la majorité parlementaire.
Des Bantous, scolarisés par les missionnaires du royaume zoulou, acquièrent leur autonomie au sein de la société civile sud-africaine et en 1884, John Tengo Jabavu fonde l’« opinion africaine », le 1° journal bantou indépendant d’une mission religieuse, écrit par des journalistes Noirs pour un lectorat Noir xhosa.
Mais l’or du Transvaal fournit 1/4 de la production mondiale. Au Cap, l’homme d’affaires Cecil Rhodes (1853-1902) s’emploie à saper la stabilité des républiques boers pour former un dominion sud-africain unifié. En 1889, il crée la British South Africa Company (BSAC), qui obtient du gouvernement britannique une « charte royale » pour occuper le nord du Transvaal. En 1890, devenu 1° Ministre du Cap, Rhodes et sa BSAC occupe 2 territoires, en amont du fleuve Zambèze, et forme la Rhodésie. À l’ouest, le Bechuanaland est sous contrôle britannique. Le Transvaal est encerclé et, mis à part l’unique débouché maritime que lui offre la colonie portugaise du Mozambique, il ne peut se développer sans concertation avec les autorités britanniques.
La Rhodésie est officialisé par le R-U en 1898. Les territoires divisés en Zambézie du Nord et Zambézie du Sud en amont et en aval du fleuve Zambèze, sont baptisés Rhodésie du Nord (Zambie) en 1911 et Rhodésie du Sud (Zimbabwe) en 1901.
Vers 1820, après les guerres du roi zoulou Shaka qui ont conduit au Mfecane (migrations engendrés par son ascension), un groupe rival fuit le Natal ensanglanté pour fonder un royaume au Nord , sous l’autorité du roiMzilikazi (1790–1868), ancien lieutenant de Shaka qui assujettit les populations locales. Sa réputation attire de nombreux guerriers. Le centre du royaume se déplaçe à l’ouest du Transvaal et ils formèrent les Ndébélés Matabele (en sotho-tswana).
Fuyant les Boers, Mzilikazi franchit le fleuve Limpopo en 1837 jusqu’en Zambie, est refoulé et de s’établit dans le Sud-Ouest du Zimbabwe vers 1840, dans la région des «crânes chauves ». Ses troupes assujettissent les tribus localesshonaset imposent le mode de vie ndébélé aux 4 coins de l’empire du Matabeleland d’où Mzilikazi parvient à repousser les Boers entre 1847 et 1851, avant de signer avec eux un accord de paix et de reconnaissance mutuelle en 1852.
Avec l’apartheid, les Ndébélés du Transvaal-Sud seront cantonnés dans un bantoustan autonome, le KwaNdebele et ceux du Nord, avec les Sothos dans le bantoustan autonome du Lebowa.
La Zambie, en forme de croissant, est entourée par l’Angola à l’ouest, la République démocratique du Congo et la Tanzanie au nord, le Malawi et le Mozambique à l’est, et le Zimbabwe, le Botswana et la Namibie au sud. Les frontières coloniales n’ont pas respectées les groupes culturels, qui sont plus ou moins reconnus par l’État par l’officialisation de rois et de chefs locaux ; l’anglais est la langue officielle pour favoriser l’unité de la nation et fait toujours partie du Commonwealth.
Le Zambèze (dont le barrage de Kariba fournit l’ hydroélectricité).ou la Kafue y ont tracé des vallées et il compte de nombreux lacs dont leTanganyika. De climat tropical, il y a 2 saisons, celle des pluies (novembre-avril), et la saison sèche Parmi les ressources naturelles se trouvent le cuivre, le cobalt, le zinc, le plomb, le charbon, les émeraudes, l’or, l’argent et l’uranium. L’économie reste agricole. Sa population est de 19 M d’hab.
La BSAC de Cecil Rhodes impose auBarotseland la tutelle britannique dans le cadre de l’Administration de la Rhodésie puis en 1890, le roi des Lozis, place le haut-Zambèze sous sa protection. Mais en 1891, la BSAC élimine la traite des esclaves. Les Bembas y s’opposent. Durant 2 ans, ce territoire devient un enjeu géopolitique entre l’Empire colonial portugais, avec l’« affaire de la Carte rose », et l’Empire colonial britannique. En1899, les administrations de la Rhodésie du nord-est (qui deviendra le Malawi) et de la Rhodésie du nord-ouest sont mises en place et en 1924, le système du protectoratsous le contrôle du Colonial Office Britannique , s’étend sur un territoire dont elle fixe les frontières, sous le nomRhodésie du Nord,un état ségrégationniste;la Rhodésie du Sud devient une colonieautonome.
Dans les années 1920 et 1930, des Américains découvrent d’importants gisements miniers.qui vont développer la région et l’immigration.
Le Botswana « pays des Tswanas » est dominé par le désert du Kalahari (70 % de sa superficie) et d’ un ensemble hostile de collines rocailleuses, de marais salants asséchés et de buissons épineux, habitat de la faune sauvage, dont le delta de l’Okavango. Le Makgadikgadi, un grand désert de sel, est situé dans le nord. La population vit sur de 2 % du territoire à la frontière avec l’Afrique du Sud.
À la fin du XIXe siècle, les hostilités éclatent entre les Tswanas du Botswana, et les tribus Ndebele qui y migrent Les tensions montent avec les colons Boers venant du Transvaal. Après les demandes d’assistance des dirigeants botswanais Khama III, Bathoen et Sebele, le gouvernement britannique met le Bechuanaland sous sa protection en 1885. La partie nord passe sous son administration directe en tant que protectorat. Le sud intégré, fait partie de la province nord-ouest de l’Afrique du Sud. La majorité des personnes parlant setswana vivent aujourd’hui en Afrique du Sud.
L’Union de l’Afrique du Sud- 1910
Lorsque l’Union de l’Afrique du Sud est formée en 1910, englobant les principales colonies britanniques de la région, le protectorat du Bechuanaland, le Basutoland (actuel Lesotho) et le Swaziland (actuel Eswatini) ne sont pas encore inclus car le R-U s’y oppose. L’autorité britannique et le gouvernement tribal créent en 1920, 2 conseils consultatifs (Africains et Européens) qui en 1934 régularisent les lois et les pouvoirs des tribus.
L’irruption d’un système industriel dans le Transvaal rural, autarcique et conservateur déplace le centre de gravité économique de l’ensemble régional sud-africain vers Johannesbourg, ville nouvelle fondée en 1886 à 50 km dePretoria. A 100 000 hab. originaires du Cap ou d’outre-mer, les uitlanders réclamant l’égalité politique avec les Boers, s’ajoutent des milliers de nouveaux prolétaires noirs, venant du monde rural, qui constituent une catégorie urbaine de population déracinée et coupée de ses origines tribales. Afin de gérer cette classe ouvrière noire, les autorités du Transvaal combinent confinement spatial et emplois réservés. Les tensions remontent entre le Cap et le Transvaal, à propos des taxes ferroviaires et des tarifs douaniers. Cette opposition finit par se personnaliser entre le président Kruger et Cecil Rhodes,. Les géologues découvrent que le gisement d’or est énorme s’il est possible de l’exploiter en grande profondeur, ce qui génère, à Paris et Londres, une des plus grandes spéculations de l’histoire boursière.
Les territoires au nord du fleuve Limpopo étant sous domination britannique, il ne reste plus aux impérialistes qu’à contrôler les gisements aurifères des Boers. Les uitlanders de Johannesbourg, représentant le 1/3 des 200 000 hab. blancs du Transvaal, réclament la citoyenneté, pour voter. Paul Kruger refuse obstinément. Alors un complot doublé d’une expédition punitive pour renverser le gouvernement débouche sur un fiasco, la démission de Cecil Rhodes (l’auteur) de son poste de 1° ministre. Le Ministre britannique des colonies, Chamberlain, envoie un ultimatum à Kruger, exigeant la complète égalité de droits pour les citoyens britanniques résidant au Transvaal. C’est en connaissance de cause que Kruger lance, en retour, son propre ultimatum. La guerre est déclarée en 1899.
Les Boers ne peuvent résister longtemps et les capitales des 2 républiques sont occupées dès 1900 par une armée britannique suréquipée et renforcée par les contingents envoyés d’Australie et du Canada. Mais les succès de la guérilla dans le pays, prolongent la guerre de 2 années. Désarçonné, le commandement britannique fait placer 136 000 civils boers dans des camps de concentration et 115 000 de leurs serviteurs noirs dans d’autres; cela coûte la vie à +28 000 blancs, surtout des femmes, des personnes âgées et des enfants, et 15 000 noirs et métis. Démoralisés, les combattants boers se résignent à négocier un traité de paix signé à Pretoria, en 1902. Vaincus, humiliés et ruinés, les Boers deviennent des sujets britanniques.
La 1° Guerre mondiale va mettre fin au protectorat allemand en dépit du soutien de milliers de combattants Boers. Le 1° ministre sud-africain , Louis Botha engagé au côté du RU a pour mission de combattre le Sud-Ouest Africain et le Tanganyika. Militairement, les Allemands ne disposent pas de la maîtrise des mers. Frontalière de possessions britanniques, la colonie ne peut être ravitaillée que par l’Angola, de Salazar, “neutre” avec qui les bonnes relations sont primordiales. Mais en octobre 1914, victimes d’une méprise, les Portugais ouvrent le feu et tuent des Allemands venus chercher des vivres en Angola. Les Allemands défont les Portugais. Mais leur isolement permet en 1915, aux troupes sud-africaines (Brit) de remporter la victoire. Les 1 552 soldats allemands sont internés à Aus mais les réservistes sont autorisés à regagner leurs fermes).
Le 6 février 1917, le dernier royaume Ovambo indépendant est annexé au SOAA, juste avant la signature du traité de Versailles où la Société des Nations donne un mandat à l’Union d’Afrique du Sud pour l’administrer. Seuls 6 500 colons allemands sont autorisés à rester alors que s’intensifie l’immigration de blancs sud-africains, de conditions très modestes à qui sont attribuées des aides financières et des terres. Le nom de la capitale, Windhuk, est « afrikanerisé » en Windhoek. Des lois ségrégationnistes sont adoptées pour compléter les dispositions allemandes (prohibition du vagabondage hors des réserves, interdiction pour un indigène de démissionner de son emploi sans autorisation de son patron, passeport intérieur, contrats de travail restrictifs). Entre 1922–1925, des soulèvements indigènes, sévèrement réprimés, ont lieu chez les Basters de Rehoboth revendiquant l’indépendance. En 1925, 43 % du territoire est constitué en réserves sous l’autorité de chefs coutumiers (Ovamboland, Kavangoland, Hereroland, Namaland, Kaokoland), 41 % des terres appartenant aux blancs et le reste à l’État ou aux Basters de Rehoboth. En 1926, tous les natifs de ASO deviennent des ressortissants de l’Union sud-africaine. C’est la 5° province de l’Afrique du Sud.
En 1948, le National Party est élu au gouvernement, et il institue l’ apartheid en Afrique du Sud.
Voir l’article de Laure Lemaire du 17 octobre 2024

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Mohamed Bouhamidi-Un film algérien en Israël (sur le courant algérien sionisant)

Un film algérien en Israël par Mohamed Bouhamidi (sur le courant algérien sionisant)
le 27.09.2015
In Impact24 dz
Cette fois, l’Algérie sera bien présente au festival de cinéma de Haïfa avec le film de Merzak Allouache, réalisé avec l’argent de l’Algérie, puisé dans le Fond de soutien au cinéma algérien. Cette fois, il n’y aura sûrement pas de retrait de dernière minute comme ce fut le cas, en mai 2015, avec Lyès Salem qui devait se rendre à Ashdod avec son film «El-Wahrani».
D’une part, Merzak Allouache a pris cette décision après la polémique qui a concerné Lyès Salem et celle qui s’est déroulée à propos de la présence algérienne à l’édition 2015 du festival réalisé en partenariat avec «Israël Film Fund» relevant du ministère israélien des A.E. Il mesure toute la portée de ses décisions, d’autant qu’il possède les fondamentaux pour cet exercice. D’autre part, l’opinion algérienne ignorait que Lyès Salem avait déposé une nouvelle demande de financement pour une autre coproduction algéro-française ; demande déjà acceptée, selon une source interne à la commission qui octroie les aides, malgré le scandale et malgré le risque de récidive.
Même ses sponsors français habituels auraient eu intérêt, alors, à ne pas gêner le bailleur de fonds algérien qui fait si bien leurs affaires.
Dont ils font, à leur tour, si bien les affaires.
Il faut maintenant lever le mystère de cette constance algérienne à financer des projets culturels qui sont pensés par des structures françaises.
Il faut aller chercher derrière le décor des déclarations ministérielles, là où le réseautage du secteur de la culture prend toute son expression.
Premièrement dans l’Accord algéro-français de coopération et de coproduction dans le domaine du cinéma (3). C’est un accord de mise sous tutelle de notre cinéma par les cercles français qui décident pour ce secteur. Critères techniques, commerciaux et esthétiques sont, dans cet accord ; une mise hors circuit de toute capacité algérienne à formuler des projets à partir de ses besoins. Mais c’est aussi une mise sous tutelle de l’Union Européenne.
Ces quelques lignes de cet accord ont tranché la question du cinéma dont nous avons besoin pour nos pédagogies, nos recherches, nos écoles, nos universités, notre patrimoine, la construction de notre mémoire et, surtout, pour nous dire, nous, à partir de notre seul regard et pour le libérer du complexe du colonisé et de la condition coloniale qui l’a perverti. Cet accord a déterritorialisé la vision et la perception du cinéma dans l’ensemble des cercles responsables de ce secteurs.
Les ministres qui ont succédé à K. Toumi, signataire de cet accord, ont pudiquement détourné les yeux de la source des problèmes.
Les cercles français ont en profité pour faire réaliser, avec notre argent, les films qui devaient désacraliser le 1er novembre, s’attaquer aux motivations des maquisards et les dévaloriser, montrer par leur destin postindépendance que la délinquance était dans l’œuf de l’insurrection.
L’accord n’a pas été un aveuglement généralisé des gouvernants algériens mais le reflet, dans le domaine de l’art, de son option pour une insertion dans la mondialisation, une dénationalisation de notre pensée et de notre regard.
Cet accord a été soutenu par le lobby souterrain des commissions algériennes qui décident des financements. Il a été soutenu par des cinéastes qui ont cru arrivée l’heure de leur consécration internationale et leur désenclavement d’un pays incapable de leur donner un statut et une visibilité mondiale.
Les sunlights ont été plus attractifs que l’idée de Nation.
Le gouvernement, lui, a gagné une sous-traitance française qui lui évite de s’attaquer lui-même au 1er novembre et à son pacte de solidarité et de fraternité qui le gêne dans son opération de hold-up sur la richesse nationale.
Merzak Allouache a le droit d’aller où il veut et de réaliser les films qu’il veut.
Le gouvernement n’a pas le droit de faire ce qu’il veut avec un argent qui, légalement, n’est pas le sien mais le nôtre.
M.B
3- http://www.euromedaudiovisuel.net/Files/2010/03/26/1269563837380.pdf?1269563850030
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الطاهر المعز-متابعات، نشرة أسبوعية – العدد 105، بتاريخ الرابع04 من كانون الثاني/يناير 2025

متابعات، نشرة أسبوعية – العدد 105، بتاريخ الرابع04 من كانون الثاني/يناير 2025 : الطاهر المعز
أرجو أن تكون سنة 2025 أحسن من سابقاتها، وأن يُحقّقَ الكادحون والطّبقات المُستَغَلَّة والشُّعُوب المُسْتَعْمَرَة والمُضْطَهَدَة، بعض الإنتصارات ضد المُستغِلِّين والإمبرياليين والرِّجْعِيِّين...
يتضمن العدد الخامس بعد المائة، من نشرة "متابعات" الأسبوعية نبذة عن ارتفاع ثروة أثْرَى الأثرياء، سنة 2024، في حين تعيش شعوبنا العربية تحت القصف والدّمار، تليها محاولة تبسيط الإقتصاد السياسي، وتوضيح بعض أدْوار صندوق النقد الدّولي والبنك العالمي وبعض آليات عملهما، وفقرة عن وفاة مُهندس الثروة المالية للإخوان المسلمين في مصر، وفقرة عن معتقل غوانتنامو، وفقرة عن العلاقات المتوترة بين الولايات المتحدة وأوروبا بسبب تهديدات دونالد ترامب بفرض رسوم جمركية جديدة على السلع الأوروبية الدّاخلة إلى الولايات المتحدة، وفقرة عن اقتصاد الصين الذي يُعاني أَعْراض وتأثيرات الأزمات الرأسمالية، مما يستوجب تدخّل الحكومة للحَدّ من هذه التّأثيرات، وفقرة عن الفساد في أعلى هرم السلطات والمؤسسات الدّولية وفقرة عن بعض مظاهر الحرب التكنولوجية التي شنتها الولايات المتحدة منذ سنوات على الصين وفقرة عن أزمة مجموعة "فولكسفاغن" لصناعة السيارات كمرآة لأزمة ألمانيا وأوروبا التي لم تتمكن من شق طريق خاص بها، بعيدًا عن هيمنة الإمبريالية الأكْبر (الولايات المتحدة) وفقرة عن إضراب عُمال مجموعة "سبارتكس" الأمريكية للمقاهي والتي تخصّصت في ملاحقة وطرد النقابيين من مؤسساتها
من سنة 2024 إلى سنة 2025
تضرّرت شعوب عديدة – خلال سنة 2024 – من العُدوان الإمبريالي – الصّهيوني الرّجعي وفي مقدّمتها الشعب الفلسطيني واللُّبناني والسّوري واليَمَنِي وكذلك الشعب السُّوداني والشّعوب التي تُعاني من الحُروب أو الحصار والإضطهاد الإمبريالي ومن الكوارث الطبيعية التي سبّبت معظمها الإنشطة البشرية، والفئات التي تُعاني من الإستغلال الطّبقي…
في الضّفّة المقابلة – في جبهة الأعداء – أضاف أغنى عشرة أشخاص حوالي 518 مليار دولار إلى ثرواتهم الشخصية التي فاقت (مجتمعة ) تريليُونَيْ دولارا، خلال سنة 2024 وفي مُقدّمتهم إيلون ماسك – أحد أهم مُمَوِّلي حملة دونالد ترامب للإنتخابات الرئاسية – الذي تضاعفت قيمة ثروته التي زادت بنحو 203 مليارات دولارا لتصل في مجموعها إلى 432 مليار دولارا…
بلغت ثروة خمسمائة ثَرِي نحو عشرة تريليونات دولارا، أو ما يُعادل حجم اقتصاد ثلاث دول غنية، كأستراليا وألمانيا واليابان مجتمعة، وفق بيانات البنك العالمي التي أوردتها وكالة بلومبرغ بنهاية سنة 2024…
مخاطر المؤسسات المالية الدّولية
تأسّس كل من صندوق النقد الدّولي والبنك العالمي، سنة 1944 في بريتون وودز ( الولايات المتحدة)، قبل الإعلان عن النهاية الرّسمية للحرب العالمية الثانية، بغرض تحقيق استقرار النظام المالي الدولي بعد الحرب، من خلال تنظيم تداول رأس المال، وتحولت المُؤسستان تدريجيًّا إلى أدوات لفَرْضِ سياسات نيوليبرالية في جميع دول العالم، خدمَةً لمصالح الدول الإمبريالية والشركات العابرة للقارات، وإلى كيانات مُناهضة للدّيمقراطية، في خدمة مصالح القوى الكبرى والشركات الخاصة الكبرى، من خلال القروض المشروطة للدول التي تعاني من صعوبات مالية واقتصادية، وأسْفَرَ تطبيق التّدابير الإقتصادية التي فَرَضها صندوق النقد الدولي وفرض تدابير اقتصادية أسفرت عن فقدان أكثر من 20 مليون شخص لوظائفهم، خلال الأزمة الإقتصادية في بلدان جنوب شرقي آسيا، بين سنتي 1997 و 2000، مما أدى إلى احتجاجات شعبية قوية وزعزعة استقرار العديد من الحكومات.
تترأس كريستالينا جورجيفا، منذ سنة 2019،صندوق النقد الدولي، بعد رحيل كريتين للاغارد التي أصبحت رئيسة المصرف المركزي الأوروبي، وكريستالينا جورجيفا، خبيرة اقتصادية بلغارية والرئيسة التنفيذية السابقة لمجموعة البنك الدولي من كانون الثاني/يناير 2017 إلى أيلول/سبتمبر 2019، واشتهرت بتزييف التقارير والضغط على مُعِدِّي البحوث والدّراسات والتّقاريرلتغيير بعض محتوياتها، ومع ذلك أُعيدَ انتخابها سنة 2024، لأن الولايات المتحدة راضية عنها…
يُعتَبَر صندوق النّقد الدّولي ماكنة إدارية هائلة حيث يُشغل 3100 من كبار المسؤولين التنفيذيين من 162 دولة، معظمهم مقيمون في واشنطن العاصمة، سنة 2024، وتتحمل الدّول الفقيرة المُقتَرِضَة الرواتب والحوافز والمنح المُرْتَفِعة لهؤلاء الموظفين الذين يفرضون التّقشّف على الكادحين والفُقراء، وَفَرْض الرّقابة – وهي شكل من أشكال الإنتداب الإستعماري – على العديد من البلدان، بما في ذلك بعض البلدان الأوروبية كاليونان والبرتغال وأيرلندا، فضلا عن النّفُوذ المُطلَق الذي يتمتع به الصندوق في العديد من دول « الجنوب »، ويظهر تأثير الولايات المتحدة في رفض الصّندوق مَنْحَ قُرُوض لبعض البلدان (مثل فنزويلا) بدون مُبَرّر، والموافقة على قروض أخرى بدون تعليل، وحصلت الأرجنتين، سنة 2018، على أكْبَرِ قرضٍ في تاريخ الصندوق بقيمة 57 مليار دولارا، لأن الرئيس ماوريسيو ماكري آنذاك كان نيوليبراليًّا وحليفًا مُطيعًا للولايات المتحدة، خلافًا لسلفه الرئيسة كريستنا كيرشنير…
أثارت شروط صندوق النقد الدّولي والبنك العالمي احتجاجات شعبية في العديد من الدّول، منها مصر (كانون الثاني/يناير 1977) وتونس ( 1978 و 1983/1984 ) والمغرب (منذ 1981 ) وفي دول إفريقية وآسيوية وأمريكية عديدة مثل إكوادور وهايتي، كما استخدم صندوق النقد الدولي، بداية من سنة 2022، أزمة الديون الدولية في دول « المُحيط » لفرض تدابير التقشف المُشَدَّدَة في حوالي مائة دولة طلبت قروضًا طارئة، خلال انتشار جائحة كوفيد – 19 التي عالجتها الدّول الرأسمالية المتطورة بضخ مئات المليارات من الدّولارات في الإقتصاد، وأدى ضغط صندوق النقد الدّولي إلى اندلاع احتجاجات شعبية كبرى في نيجيريا وكينيا وباكستان وسريلانكا وغيرها بين سنتَيْ 2022 و 2024.
تُحدّد حصّة كل دولة ( أي حجم المُساهمة في رأس مال صندوق النّقد الدّولي) حقوق التصويت التي تتمتع بها داخل المجلس التنفيذي لصندوق النقد الدولي الذي تُهيمن عليه الولايات المتحدة بنسبة 16,49% من حقوق التصويت، فيما تُمثل 17 دولة إفريقية (487 مليون نسمة) 1,40% من حقوق التصويت، أو أقل من الولايات المتحدة أحد عشر مرة، خلال جلسات الصندوق في تشرين الثاني/نوفمبر 2024، ولا تُمثل 45 دولة إفريقية (جنوب الصحراء الكبرى) سوى 4,61% من الأصوات في صندوق النقد الدولي، فيما تمتلك فرنسا نسبة 4,03% وألمانيا على 5,31% من حقوق التصويت، ويمكن للولايات المتحدة أن تعترض على أي قرار، لأن القرارات الهامة تتطلب نسبة 85% من الأصوات، وبالتالي فإن الولايات المتحدة هي الدولة الوحيدة التي تمتلك وحدها حق النقض…
يفرض صندوق النقد الدولي رُسُومًا إضافيةً على قروض الدول التي تستنجد به في شكل سعر فائدة تصل نسبته إلى 8% ولذلك تزيد موارد الصّندوق كلما زادت قُرُوضه، وكلّما زاد البُؤس وساءت أحوال الناس، زاد رصيد ونفوذ صندوق النقد الدولي الذي تفوق إيراداتُه إنفاَقَهُ، وعلى سبيل المثال بلغ حجم قروض صندوق النقد الدّولي 27,6 مليار دولارا سنة 2023، فيما بلغ حجم سداد حِصَص القروض 37,8 مليار دولارا، ومن الملاحظ إن صندوق النقد الدّولي لا يلغي أي دين على الإطلاق، رغم ادّعاء صندوق النقد الدولي أو البنك العالمي إلغاء الديون، وهما في الواقع يأخذان المال من صناديق خاصة تغذيها البلدان الأعضاء في المُؤسّسَتَيْن وتقتطعها من المُساعدات الإنسانية الرسمية ومن أموال صناديق التعاون والتنمية، أي إن هذه العملية تتمثل في خَفْضِ الإنفاق على مساعدات إنمائية رسمية أخرى…
تتمثل سياسات صندوق النقد الدّولي ( وكذلك البنك العالمي) في فَرض السياسات الإقتصادية والمالية النيوليبرالية، من خلال عمليات المراقبة وما يُسميها « المساعدات التّقنية »، ووتؤدي شروطه إلى ارتفاع نسبة البطالة وتدمير مستوى دخل الأُجَراء والكادحين وتيْسِير حركة رأس المال التي تُعَدُّ أحد الأسباب الرئيسية للأزمات المالية وأحد أسباب تشجيع المضاربة والتفريط في ممتلكات وأُصول الشعوب (القطاع العام وممتلكات الدّولة)، لأن الدّول الغنية – خصوصًا الولايات المتحدة – تستخدم صندوق النقد الدولي كوسيلة لتحقيق غاياتها السياسية، ولم تُثْبِت أي دراسة وجود فوائد أو إيجابيات من قروض صندوق النقد الدولي والبنك العالمي، فيما توجد مئات الدّراسات عن الآثار الضَّارَّة والأزمات في البلدان الفقيرة ( وحتى الأوروبية، مثل اليونان) كنتيجة مباشرة لتطبيق شروط الدّائنين، وفق تقرير نشرته اللجنة الإستشارية للمؤسسات المالية بالكونغرس الأمريكي ( لجنة ميلتزر ) سنة 2000.
أدّى تطبيق شروط صندوق النّقد الدّولي والبنك العالمي ( وغيرهما من الدّائنين، مثل نادي باريس) إلى إلغاء دعم المنتجات والخدمات الأساسية والضّرورية وإلغاء الإنفاق الإجتماعي وخفض قيمة العملات المحلية وخصخصة القطاع العام وبيع ممتلكات الدّولة ( وهي ممتلكات الشعب) وخفض أو إلغاء مستوى التوظيف الحكومي، بما في ذلك قطاعات الصحة والتعليم، ويمكن تلخيص الوضع بأن مؤسسات « بريتن وودز » المالية الدّولية غير ديمقراطية وضَارَّة.
مصر – رأسمالية « ربّانِيّة/حَلال »
أعلن تنظيم الإخوان المسلمين ( نَشَأ في مصر سنة 1928 بدعم من الإستعمار البريطاني لمقاومة الشيوعية والقومية العربية والمجموعات الوطنية التي تناضل من أجل الإستقلال) عن وفاة يوسف ندا ( 94 سنة )، أحد القيادات التاريخية للإخوان في مصر، منذ سنة 1947، ومؤسس الشبكة المالية الواسعة التابعة للتنظيم، وتم اعتقاله وسجنه لمدة سنتَيْن ضمن حملة الإعتقالات التي طَلَت عناصر وقادة الإخوان بعد محاولتهم اغتيال الرئيس الراحل جمال عبدالناصر في ميدان المنشية بالإسكندرية، مَوْطِن يوسف ندا (تشرين الأول/ أكتوبر 1954 )، وبعد الإفراج عنه سنة 1956، أصبح يُنسّق النشاط الإقتصادي للإخوان المسلمين، قبل أن ينقُل مَقَر الإدارة والإشراف على الشؤون المالية من مصر إلى ليبيا، سنة 1960 عندما كان الملك إدريس السنوسي يحكم ليبيا، قبل نقل الإدارة المالية للإخوان المسلمين إلى النّمسا، حيث استفاد الإخوان من النظام المصرفي، وأشرفَ يوسف ندا على نشاط تجاري واسع شمل نسبة هامة من تجارة الإسمنت في حوض البحر الأبيض المتوسّط بنهاية عقد الستينيات من القرن العشرين، وأغلق مكتب ليبيا بعد انقلاب الأول من أيلول/سبتمبر 1969 ونَقل مَقَرّ الإمبراطورية المالية للإخوان المسلمين إلى اليونان ( في عهد الدّكتاتورية العسكرية الدّموية) ثم إلى سويسرا، حيث أسّس عدة شركات اقتصادية تعمل لحساب الإخوان المسلمين وتتمتع بمزايا « السّرّيّة المصرفية » السويسرية، كما نقل جزءًا من النشاط المالي للإخوان إلى الملاذات الضّريبية، وأسس « بنك التقوى » في جزر البهاما مع القيادي بالإخوان غالب همت سنة 1988، وكان أول بنك إسلامي يعمل خارج الدول الإسلامية، واستطاع هذا المصرف تحقيق مكاسب كبيرة في سنواته الأولى، وأصْبَح يوسف ندا شخصية بارزة في عالم الاقتصاد والمال في أوروبا، ودول العالم الإسلامي، عندما كان يشغل منصب رئيس مجلس إدارة « بنك التقوى » و مُفَوّض العلاقات السياسية الدولية في جماعة الإخوان المسلمين…
بعد الإطاحة بحكم الإخوان المسلمين في مصر منتصف سنة 2013، أُدِينَ « يوسف ندا » بتهمة تمويل عمليات إرهابية لحساب الإخوان المسلمين في مصر، قبل أن يتم إدراجُهُ من قِبَل محكمة أمن الدّولة في مصر، ضمن قوائم الإرهاب، ضمن 76 قياديا آخرين من الجماعة لمدة خمس سنوات تبدأ من التاسع من كانون الأول/ديسمبر 2024…
اشتهر يوسف ندا في مصر بأنه مُهندس المشاريع التجارية والمصرفية للإخوان المسلمين التي مكّنتهم من جَمع ملايين الدّولارات، ليتمكنوا من استقطاب ملايين المُنْتَمِين والأنْصار لتنظيمهم وتمكنوا من الحصول على سمعة طيبة بين الفُقراء بفضل المشاريع الخيرية التي تم استخدامها لإخفاء النشاط التجاري الرأسمالي المتناقض مع ادعاء التّقوى ومعارضة الرِّبا، واشتهر يوسف ندا بأنه « محافظ المصرف العالمي السِّرِّي » للإخوان ووزير ماليتهم وحافظ أسرارهم بشأن مصادر التمويل ( التي يُرَوِّجُ الإخوان إنها تحترم الشريعة الإسلامية ) والإنفاق على النشاط السياسي والدّعاية والإعلام والحياة الباذخة لقياداتهم، ويمتلك يوسف ندا أسرار الحسابات المصرفية السّرّيّة في سويسرا والملاذات الضّريبية…
معتقل غوانتنامو
أطلقت الولايات المتحدة، خلال الفترة الأخيرة، سراح عدد من سجناء مُعتقل « غوانتنامو »، من بينهم إثنان من ماليزيا وواحد من كينيا، ونَقَلت عددًا من المُعتقَلِين خارج سجن خليج غوانتنامو الواقع داخل أراضي كوبا الذي تحتله الولايات المتحدة منذ فترة طويلة، وحَوَّلَتْهُ إلى مُعتقل احتجزت داخله مئات الأشخاص بشكل تعسفي واستخدمت التعذيب في السّجون السّرّيّة التي تديرها وكالة الإستخبارات المركزية ( خارج الأراضي الخاضعة للقانون الأمريكي ) للحصول على اعترافات، دون احترام أي من الحقوق الدُّنْيا للبشر…
تستخدم الولايات المتحدة كذلك احتلال خليج « غوانتنامو » أَداةً لترهيب ومحاصرة كوبا التي تعتبرها الولايات المتحدة « دولة داعمة للإرهاب » وتُحاصرها منذ أكثر من ستة عُقُود، وتراجعت الولايات المتحدة عن وُعُودِها بإغلاق مُعسكر الإعتقال بخليج غوانتانامو الذي تحتله منذ أكثر من قَرْنٍ، بناءًا على اتفاق قديم مع إحدى الحكومات الكوبية العميلة التي كانت تحكم قبل ثورة 1959، ويُعتر « اتفاقًا دَوْلِيًّا » لا يمكن التراجع عنه سوى باتفاق الطَّرَفَيْن، ولم تقبل الولايات المتحدة أي تفاوض بشأن استرجاع كوبا لهذا الجُزْء من أراضيها الذي تحول إلى قاعدة عسكرية تُهدّدها في عقر دارها.
يُعتَبَرُ مُعتَقَل « غوانتنامو » واحدًا من السّجون السرية العديدة التي أنشأها الولايات المتحدة حول العالم كجزء من «الحرب ( المَزْعُومَة ) ضد الإرهاب» وتم افتتاحه في كانون الثاني/يناير 2002، وفاق عدد المُعتَقَلين به بشكل غير قانوني وغير إنساني 700 سجين، بقي منهم حاليًا 29 سجينًا، فيما تضم القاعدة العسكرية بغوانتنامو حوالي 1800 جندي، بالإضافة إلى حوالي 300 تُوظّفهم مقاولات وشركات الأمن الخاصة، ويُعْتَبَرُ السّجن الأغلى تكلفة في العالم، وارتفع الإنفاق على هذا السّجن/القاعدة من 454 مليون دولارا سنة 2013 عندما كان المُعتقل يضم 166 سجينا، إلى نحو 540 مليون دولارا سنة 2018، بعد انخفاض عدد المعتقلين إلى أربعين سجين، وتُظهر بيانات الكونغرس ( لا يخضع المعتقل لسلطته بل لسلطة وكالة الإستخبارات المركزية ) إنفاق أكثر من ست مليارات دولارا خلال 18 سنة من نشاط المُحْتَشَد، أو ما يُعادل 380 مليون دولارًا سنوياً في منطقة خارجة عن القانون، لأنها خارج الأراضي الأمريكية ولا تخضع للقوانين الأمريكية، وبالتالي ليس للسجناء أي حقوق…
وافق جورج بوش الإبن – سنة 2006 – على خطة جديدة لمحاكمة المدانين في « الحرب على الإرهاب » من خلال نظام محاكم عسكرية لا يحترم الحقوق الأساسية للمتهمين، لكن لم تتم إدانة سوى ثمانية مساجين، أُلْغِيَت أحكام ثلاثة منها فيما لم تتم مُحاكمة البقية، رغم إدانة المحاكم العادية بالولايات المتحدة أكثر من 650 شخصًا آخرين بتُهَمٍ تتعلّق بالإرهاب، وتجنّبت الولايات المتحدة – من خلال عدم إغلاق مُحتَشَد غوانتنامو – الكشف عن العديد من الجرائم والفظائع، من بينها التّعذيب في مراكز الإعتقال السّرِّي ببلدان « صديقة » للولايات المتحدة، بإشراف وكالة المخابرات المركزية سي آي إيه…
أمريكا/أوروبا – تناقضات بين القوى الإمبريالية
هَدَّدَ الرئيس الأميركي المنتخب دونالد ترامب، يوم الجمعة 20 كانون الأول/ديسمبر 2024، الإتحاد الأوروبي بفرض « أكبر قدر ممكن من الرُّسُوم الجمركية » الإضافية إذا لم يُبْرِمْ « صفقات ضخمة لشراء الغاز والنفط » الصّخرِيّيْن الأمريكِيّيْن، بهدف تَعْدِيل الميزان التجاري مع الولايات المتحدة، وتُشير البيانات الأمريكية إن الإتحاد الأوروبي أكبر زبون للمحروقات الأمريكية (مرتفعة الثمن ورديئة الجودة، مقارَنَةً بالمحروقات الرّوسية)، تليه آسيا، وردّت المفوضيّة الأوروبية في الحين وعبرت عن استعدادها للبحث مع دونالد ترامب « كيفية تعزيز العلاقة بما يشمل قطاع الطاقة ( لأن ) الاتحاد الأوروبي ملتزم بالتخلص التدريجي من واردات الطاقة من روسيا وتنويع مصادر الإمدادات »، ويستورد الإتحاد الأوروبي من الولايات المتحدة سنة 2024، نحو 47% من حاجته للغاز و 17% من حاجته للنفط، وارتفعت الواردات منذ فرض العقوبات على روسيا بسبب حرب أوكرانيا سنة 2022، وفقا لبيانات مكتب الإحصاء الأوروبي « يوروستات »، ومع ذلك هَدّد ترامب بفرض رسوم جمركية إضافية على معظم الواردات إن لم يكن كلها، وقال « إن أوروبا ستدفع ثمنا باهظا لأن لديها فائضا تجاريا كبيرا مع الولايات المتحدة لعقود من الزمن »، كما هَدّدَ بفرض رسوم باهظة على السلع والخدماتالقادمة من كندا والمكسيك – رغم اتفاقية التجارة الحرة بينهما والولايات المتحدة – والصين…
أثار التّهديد الأمريكي اضطرابًا في أسواق المال الأوروبية، وحققت الأسهم الأوروبية أسوأ أداء أسبوعي ( مساء الجمعة 20 كانون الأول/ديسمبر 2024 ) خلال ثلاثة أشهر، وتراجعت أسهم جميع القطاعات الفرعية الأوروبية الرئيسية، والمصارف وشركات التعدين، وكافة المُؤشرات في البلدان الأعضاء في الإتحاد الأوروبي وكذلك في بريطانيا وسويسرا.
الصين
سلطت صحيفة « إيكونوميست » الضوء على توقعات قاتمة للاقتصاد الصيني لعام 2025 في تقرير جديد لها، مع التركيز على الحاجة إلى اتخاذ إجراءات جريئة لتحفيز الطلب المحلي وتجاوز العوائق الاقتصادية.
توقّع تقرير أصدره مؤتمر العمل الاقتصادي المركزي للصين، أن البلاد تواجه تباطؤًا اقتصاديا متزايدا وسط تهديدات جديدة بفرض تعريفات جمركية أمريكية تصل إلى 60% وقَدّمت صحيفة « إيكونوميست » ( 20 كانون الأول/ديسمبر 2024) نتائج التقرير الذي يتوقع ركود الإقتصاد الصّيني بفعل انخفاض الطّلب ( أو الإستهلاك ) الدّاخلي منذ سنة 2022، رغم الجهود الحكومية والتحفيزات التي أعلنتها (مثل خفض أسعار الفائدة) لدَفْعِ الإستهلاك ولدعم سوق العقارات، ورغم إصدار الحكومة (وزارة المالية – تشرين الثاني/نوفمبر 2024) سندات إضافية بقيمة 10 تريليونات يوان (1,4 تريليون دولار) لخفض التكاليف على الحكومات المحلية، ويتوقع التقرير أن تُخصّص الحكومة المركزية الصينية حوالي 1,2 تريليون يوان (168 مليار دولار) سنة 2025 لزيادة الإستهلاك المَحضلِّي ودعم النمو الاقتصادي.
أَقَرّت الحكومة الصينية – خلال الأزمات سنة 2008 و 2014 و 2020 – سياسات تحفيزية في سوق العقارات السكنية الجديدة وبرنامجًا لدعم استبدال الأجهزة المنزلية، بهدف رفع مبيعات هذه المنتجات، فضلا عن زيادة قيمة المعاشات ودعم التأمين الصحي لتشجيع المواطنين على الادخار بدرجة أقل وإنفاق المزيد، وقدّر المصرف الأمريكي « غولدمان ساكس » ارتفاع العجز المالي العام للصين إلى نحو 13% من الناتج المحلي الإجمالي سنة 2025…
لصوص « درجة ممتازة »
قضت محكمة إسبانية في مدريد، يوم الجمعة 20 كانون الأول/ديسمبر 2024، بسجن المدير العام الأسبق لصندوق النّقد الدّولي ( من 2004 إلى 2007) رودريغو راتو أكثر من 4 سنوات، بتهمة ارتكاب ثلاث جرائم ضريبية ( الإحتيال على مكتب الضرائب والتّهرّب من تسديد 8,5 ملايين يورو بين سنتَيْ 2005 و 2015 )، وغسل أموال وفساد، بعد حكم آخر بسجنه 57 شهرا صَدَرَ سنة 2018 وتغريمه بمبلغ يفوق مليونَيْ يورو، بعد إدانته بإساءة استخدام المال أثناء عمله في مصرف « بانكيا » حيث استخدم بطاقات ائتمان المصرف لنفقاته الشخصية بين سنتيْ 2010 و 2012…
استمرت المُحاكمة الأخير أكثر من تسع سنوات، لأن رودريغو راتو يعدّ من أبرز شخصيات الحزب الشعبي المحافظ، وكان وزيرًا للإقتصاد لفترة ثماني سنوات ونائبًا لرئيس الوزراء اليميني « خوسيه ماريا أَسْنار »، قبل تعيينه مديرًا تنفيذيا لصندوق النقد الدّولي، وترأس مصرف « بانكيا » الأسباني، مما ساعده على تعطيل إجراءات المحكمة وتخفيف العقوبة، ولكنه جاهر بتهديد القضاة واستهتر بمؤسسة القضاء، مما أدى إلى دخوله السجن سنة 2018 (في قضية الفساد واستخدام مال المودعين في المصرف لقضاء شؤونه الخاصة ) لكنه تمتع بنظام سجن شبه مفتوح – أواخر سنة 2020 – بعد تبرئته في قضية أخرى تتعلق بالاحتيال وتزوير مستندات خلال تعويم مصرف « بانكيا » سنة 2011 بعد انهياره في خضم الأزمة المالية التي أصابت إسبانيا.
الحرب التكنولوجية
رغم الحصار الأمريكي وحَظْر تصدير التكنولوجيات المتطورة ومُكونات الشّرائح وأشباه المواصلات إلى الصّين، تمكّنت شركة « هواوي » الصينية للإتصالات من تطوير نظام تشغيل خاص بها، وأعلنت، بنهاية شهر تشرين الثاني/نوفمبر 2024، التّخَلِّي عن نظام التشغيل “أندرويد” (التّبع لشركة غوغل ) ليحل محله نظام التشغيل الخاص بها (HarmonyOS Next )، سنة 2025، في هاتفها الجديد ( Mate 70 ) الذي يُعْتَبَرُ نسخةً مُطَوَّرَة من (Mate 60 ) الذي أطلقته شركة هواوي سنة 2023، وانْكَبَّت الشركة الصينية على الإستثمار في الإبتكار التّكنولوجي والتّطوير كاستراتيجية لمواجهة العقوبات والقُيُود الأميركية على استخدام تكنولوجيا الشركات الأمريكية، كما اعتمدت « هواوي » على ضخامة السّوق الدّاخلية الصِّينِيّة لتنمية مبيعاتها، ولطَرْح منتجات جديدة من الهواتف ذات التقنيات المتقدّمة واللَّوْحات والسّاعات « الذّكية » وبعض الأجهزة المحمولة الأخرى التي تجمع بين جودة التّصميم والتقنيات المتطورة، واستخدام تقنيات « الذّكاء الإصطناعي » بحِرْفِيّة وجودة عالية…
فولكسفاغن، أهم رموز الصناعة الألمانية
أعلنت مجموعة « فولكسفاغن »، أكبر شركة لصناعة السيارات في أوروبا، خفضًا كبيرًا في التكاليف باستهداف رواتب العمال، بعد التّهديد يإغلاق ثلاثة من مصانعها العشرة في ألمانيا، وفق الرئيس التنفيذي « توماس شيفر »وستقوم شركة صناعة السيارات بخفض القدرة الفنية في مواقعها الألمانية بأكثر من 700 ألف سيارة، وكانت المفاوضات بشأن الأجور والأمن الوظيفي تجري بشكل متقطع منذ أسابيع، وبدأت الجولة الأخيرة يوم الاثنين 16 كانون الأول/ديسمبر 2024، في مدينة هانوفر الواقعة شمالي ألمانيا، واستمَرّت المحادثات حتى يوم الجمعة 20 كانون الأول/ديسمبر 2024، بين نقابات العمال وإدارة مجموعة فولسكفاغن بشأن تدابير خفض التكاليف، « وأسفرت عن تحقيق انفراجة »، وفق تصريحات طَرَفَيْ المفاوضات، يوم الواحد والعشرين من كانون الأول/ديسمبر 2024، حيث « تم تجنب تسريح العُمّال وإغلاق المصانع حاليًّا… لن يتم إغلاق أي موقع ولن يتم تسريح أي شخص لأسباب تشغيلية وسيتم تأمين الاتفاقية الجماعية لشركتنا على المدى الطويل » وفق تصريح المسؤولة النقابية بالشركة التي اعترفت « بتقديم بعض التنازلات » التي لم تذكرها في تصريحها، لكن الشركة أعلنت تمسّكها بمخططها القاضي بتسريح أكثر من 35 ألف عامل خلال السنوات الخمس المقبلة
أمريكا – إضراب
تَسْتغل شركة « ستاربكس » أكثر من 11 ألف مقهى ومتجر في الولايات المتحدة يشتغل بها نحو 200 ألف عامل واشتهرت هذه الشركة العابرة للقارات بالإستغلال الفاحش للعاملين وطَرْد أي عامل يُحاول تأسيس نقابة عُمالية تُدافع على مصالح العاملين، ولذلك تأخّرَ تأسيس النقابات في محلاّتها، وبدأ العُمّال يطرحون مطالبهم بشكل جماعي وقرروا الإضراب لمدة خمسة أيام بداية من يوم الجمعة 20 كانون الأول/ديسمبر 2024، بعد اعتراض الشركة، منذ شهر نيسان/ابريل 2024، على مقترحات النقابة، وأسفر الإضراب في البداية عن إغلاق مقاهي « ستاربكس » في لوس انجلس وشيكاغو وسياتل ثم تَوَسّعَ ليشمل نيوجيرزي ونيويورك وفيلادلفيا وسانت لويس، وفق اتحاد العمال (وركرز يونيتد) في بيان مساء السبت 21 كانون الأول/ديسمبر 2024، ويمثل الإتحاد أكثر من عشرة آلاف من العاملين في المقاهي، وتم توسيع الإضراب بعد وُصُول المحادثات بين سلسلة المقاهي والاتحاد إلى طريق مسدود بسبب نقاط خلاف لم يتم التوصل لحل بشأنها حول الأجور وعدد الموظفين وجداول العمل مما أدى إلى الإضراب في ثلاث مدن، قبل أن يتوسّع إلى عشر مدن، بما في ذلك كولومبوس ودينفر وبيتسبرغ، خلال موسم العطلات المزدحم وهو ما قد يؤثر على مبيعات الشركة خلال عطلة عيد الميلاد وأشار اتحاد العمال ( وركرز يونيتد ) يوم الجمعة 23/12/2024، « إن الإضراب قد يمتد إلى مئات المتاجر بحلول يوم الثلاثاء 24 كانون الأول/ديسمبر 2024 الذي سيوافق عشية عيد الميلاد »
الطاهر المعز
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Jaafar Al Bakli/Etats-Unis-Monde arabe : La «transaction du siècle» une ritournelle de la diplomatie américaine à l’égard des Arabes

Etats-Unis-Monde arabe: La «transaction du siècle» une ritournelle de la diplomatie américaine à l’égard des Arabes par Jaafar Al Bakli
Ou quand les États-Unis proposaient «un contrat du siècle» à Nasser: Le financement du Barrage d’Assouan en échange de la reconnaissance d’Israël.
Par Jaafar Al Bakli
Adaptation en version française par René Naba, directeur du site www.madaniya.info
Universitaire tunisien, chercheur sur les questions de l’Islam, spécialiste de l’histoire politique des pays arabes, notamment les pays du Golfe.
Nasser: «Les Américains son capables de t’offrir une mer en cadeau, mais tu sors d’un entretien avec eux sans avoir étanché ta soif».
La «transation du siècle», le réglement au rabais du conflit israélo-arabe, paraît être une ritournelle des États-Unis à l’intention des Arabes à en juger par les diverses offres de la diplomatie américaine visant à conduire leurs interlocuteurs à souscrire à des contrats léonins. Ci-joint l’expérience vécue par Gamal Abdel Nasser avec l’administration républicaine du président Dwight Eisenhower (1952-1960) à propos du financement du Canal de Suez.
Le titre original de l’article est «A l’intention de ceux qui misent sur l’Amérique», une tribune de l’écrivain tunisien Jaafar Al Bakli, parue le 28 Mai 2018 dans le journal libanais Al Akhbar. L’adaptation en version française de ce texte a été assurée par René Naba, directeur de http://www.madaniya.info
1- La méfiance tenace de Nasser envers les Américains
Nasser se tourna vers son ambassadeur à Washington, Ahmad Hussein, et, comme devinant ses pensées, lui pose tout à tract cette question: «Pourquoi parier sur l’Amérique, alors qu’elle va nous décevoir profondément?
Bougeant sa tête en forme de dénégation, le diplomate répond: «Non, Monsieur le Président, notre problème n’est pas le gouvernement, mais le congrès. Si nous souscrivons aux conditions de l’accord, je suis convaincu que les Américains honoreront pleinement leurs engagements».
Nasser éclata de rire. Fixant au loin les vagues déferlantes sur les rivages d’Alexandrie où se tenait la conversation, il se retourna brusquement vers son interlocuteur et lui rétorqua: «Tu te fais des illusions, Ahmad. Ne fais pas du tout confiance aux Américains. Ils sont capables de t’offrir une mer en cadeau, mais tu sors d’un entretien avec eux sans avoir étanché ta soif. Tu verras».
L’ambassadeur n’a pas été convaincu par les arguments de son président et continua à debattre avec lui pendant une heure.
Nasser écouta patiemment l’argumentaire de son ambassadeur. Puis, se levant brusquement, revêtu d’un short et d’une chemise de sport, il se mit à effectuer des exercices physiques comme pour se dégourdir.
Les convives qui se trouvaient à table au lieu dit «Cabinet» de la plage «Bourj Al Arab» d’Alexandrie, avaient retiré l’impression que le président égyptien était las de tenter de convaincre son ambassadeur têtu.
Le silence gagna la tablée. Nasser rompit le silence, en prenant de revers son ambassadeur. «Je vais aller jusqu’au bout de ton raisonnement. Tu vas aller voir John Foster Dulles (secrétaire d’état) et lui annoncer que l’Egypte accepte toutes ses conditions. Et tu constateras par toi même ce qu’il va te dire».
Pris de court par le revirement de son président, Ahmad Hussein a voulu s’assurer qu’il avait bien compris le message présidentiel: «Alors vous acceptez les conditions des Américains sans négociations» ?
Réponse de Nasser: Non. Va chez les Américains et dis leur que l’Egypte accepte tout ce que veut l’Amérique».
Puis, se ravisant, «attention, ne dis rien, ne fais rien qui porte atteinte à notre dignité. Ni ton ami, ni les Américains ne vont faire droit à la moindre de tes demandes. Au départ, d’ailleurs, ils n’en avaient pas l’intention. Ils nous ont juste fait miroiter la possibilité d’un financement. En fait, ils se moquent de nous. Mais devant ta résistance, j’ai accepté que tu ailles jusqu’au bout avec eux».
Réponse de l’ambassadeur: «Soit. Je vais juste tenter».Nasser: «Prends tes aises. Fais ce que bon te semble, mais je sais pertinemment que cette voie là est bouchée. Je sais aussi que les Américains vont se retirer totalement du projet».
Puis Nasser demande à son représentant à Washington: «Au fait quand retournes-tu à Washington»?
Réponse de l’ambassadeur: «Demain».
Nasser: «Avant d’y retourner, tâche de te procurer dans une librairie, pour ta documentation , un ouvrage sur le Canal de Suez».
N’ayant pas saisi visiblement le sens de cette allusion, Ahmad Hussein demande: «Que signifie Canal de Suez, Monsieur le Président»? Nasser sourit, en murmurant «demain tu comprendras».
Ce dialogue a eu lieu le 8 juillet 1956. La discussion portait sur le degré de sincérité des Américains et de leur détermination à financer le barrage d’Assouan.2- Le doigt dans la mâchoire des Américains
L’affaire du Barrage d’Assouan avait pris à l’époque la dimension d’une «cause nationale» pour l’Egypte. Le projet nécessitait un important financement pour que l’Egypte réalise son grand rêve.
Selon les estimations des experts, le projet était évalué à un milliard de dollars; une somme considérable à l’époque, dont l’Egypte devait avancer de sa poche 400 millions de dollars en devises.
Nul ne pouvait prêter à l’Egypte une telle somme, sauf la Banque Mondiale. Mais même cette institution financière ne pouvait prendre en charge la totalité du financement.
Eugene Black, Président de la Banque Mondiale, eut alors l’ingénieuse idée de solliciter l’aide des principaux pays contributeurs pour financer partiellement le projet qui s’articulerait selon le schéma suivant: La BM avancerait 200 millions de dollars, le reliquat (200 millions de dollars), serait comblé à parité entre les Etats-Unis et le Royaume Uni.
Nasser devait compléter ces facilités par des négociations directes avec les Etats-Unis afin qu’ils consentent à octroyer à son pays le crédit complémentaire nécessaire au financement du plus grand projet économique de l’Egypte de l’époque contemporaine.
Mais le président égyptien n’était pas enthousiaste à l’idée de «placer sa main dans la mâchoire des Américains». Il n’avait toutefois pas le choix.
La première phase des négociations a été conduite, du côté égyptien, par l’ambassadeur d’Egypte à Washington Ahmad Hussein. Cela s’est passé à la mi mai 1955. Afin d’aiguiser la curiosité des Américains, le diplomate leur a fait miroiter la possibilité d’un financement soviétique. Mais John Foster Dulles, nullement dupe de la manoeuvre, n’a pas mordu à l’hameçon, sachant pertinement que l’URSS n’était pas en mesure de produire un tel effort financier.
3- Nasser brise le tabou du monopole occidental de la vente d’armes aux pays du Moyen orient
Les Américains paraissaient soucieux de ne pas fermer complètement la porte des négociations. Ils faisaient le pari d’attirer Nasser vers eux afin d’éviter son basculement vers le bloc communiste. Ils étaient irrités du comportement du président égyptien qui venait de briser un grand tabou, le monople occidental de la fourniture des armes aux pays du Moyen orient.
Nasser avait en effet conclu un important accord visant à l’équipement de l’armée égyptienne par du matériel soviétique; une transaction qui a constitué une sévère mise en garde à l’adresse des Occidentaux.
Nasser ne se contentera pas de cette démarche. Il ira plus loin encore dans son rapprochement avec le bloc communiste, en procédant, le 20 Mai 1956, à la reconnaissance de la Chine Populaire, ostracisée à l’époque par les États-Unis.
La reconnaissance de la Chine a représenté aux yeux des Américains la 2e faute majeure commise par Nasser en moins d’un an. L’homme, de leur point de vue, se devait donc de payer le prix de sa provocation.
Les circonstances ont voulu que Nasser se retrouve entre les crocs de l’Amérique pour financer le plus important projet économique de son pays.
Le plan de Washington était à la fois simple et hypocrite et se résumait à cette formule: Le rêve de l’Egypte à se doter du barrage conduira à la fin politique du son président. Il constituera le nœud coulant avec lequel les Américains chercheront à étrangler l’Egypte ou à la domestiquer.
John Foster Dulles fait part au ministre égyptien des Finances Abdel Moneim Al Qayssouni de l’accord des Etats Unis à aider l’Egypte à financer son barrage.
En fait, Dulles avait enrobé et camouflé ses véritables intentions par des considérations humanitaristes: «Le Monde libre offre à l’Egypte son arme pour la vie, alors que les communistes leur vendent les armes de la mort. Et si vous y réfléchissez bien, vous saurez alors qui sont vos véritables amis», dit-il avec emphase à son interlocuteur égyptien.
- 1ère condition
Et l’Américain de poursuivre: «Le gouvernement américain ne peut établir un chèque en blanc à l’Egypte; Cela nécessite l’accord préalable du Congrès. Or le Congrès ne consentira à octroyer le moindre dollar à l’Egypte avant que votre pays ne fasse preuve de sa bonne conduite». Cette première condition signifiait tout simplement que l’Egypte devait se placer sous la tutelle des Etats Unis pour obtenir les crédits américains.
- 2e condition
Complétant sa pensée, John Foster Dulles, signifie à son interlocuteur la position américaine: «Nous ne pouvons débloquer d’un seul trait 200 millions de dollars. Nous allons échelonner cela sur dix ans. Vous n’ignorez pas que les crédits américains sont soumis à l’approbation du Congrès. Le déblocage de chaque tranche de 10 millions nécessitera un vote du Congrès, chaque année.
Cette deuxième condition signifiait tout simplement que l’avenir du peuple égyptien sur dix ans serait à la merci d’un groupe de parlementaires dont la composition variera en fonction du renouvellement partiel du Congrès. De surcroît, aléa supplémentaire, le nouveau Congrès dans sa nouvelle composition ne seras pas lié par les engagements du congrès précédent.- 3e condition
La Banque Mondiale devra exercer un droit de regard sur les importations de l’Egypte afin que les créanciers soient assurés de la solvabilité des Egyptiens.
Herbert Hoover, assistant John Foster Dulles, prend alors le relai de son patron et s’adresse en ces termes à l’ambassadeur d’Egypte Ahmad Hussein: «L’Egypte doit s’engager, par un communiqué officiel, à s’abstenir de conclure de nouveaux contrats avec l’Union soviétique. C’est un point important afin de permettre à notre gouvernement de s’assurer que le vôtre pourra honorer ses engagements financiers, plutôt que d’hypothéquer sa production de coton pour payer le prix de l’armement soviétique».
Cette dernière condition est à proprement fallacieuse, résultant de la pure imagination des Américains en ce que l’Egypte n’a jamais hypothéqué son coton en faveur de quiconque.À la fin de l’entretien, les Américains se décidèrent à révéler leurs véritables intentions: «Si vous voulez vraiment nous aider, il vous faut conclure la paix avec Israël; Une paix, soutiennent-il, qui sera dans l’intérêt de l’Egypte car si le gouvernement égyptien est réellement soucieux de bâtir l’Egypte, il lui faudra dissiper les causes de tension et de la guerre».
C’est ainsi que les Américains ont introduit, subrepticement, la condition Israël, parmi les clauses figurant désormais dans les négociations avec les pays arabes.Nasser a très vite compris que les conditions posées par les Américains répondaient à deux objectifs: Soit le maintenir sous leur coupe et le manipuler à leur guise selon leurs besoins; Soit embourber l’Egypte dans un marécage profond.
Le président égyptien avait le pressentiment que les Occidentaux se retireraient du projet dès le début des travaux de manière à placer la totalité de la partie méridionale de l’Egypte sous la menace d’un engloutisement et laisser Nasser en plan.Nasser aurait été alors emporté par les difficultés générées par le flot des alluvions se déversant sur le pays avec leur cortège de sites archéologiques anéantis et de masses rocheuses dégagées pour déblayer le site du barrage. Un amas qui se transformerait en autant d’obstacles infranchissables.
4- Robert Anderson et la transaction du siècle: Le financement du barrage d’Assouan en contrepartie de la paix avec Israël
Le 8 décembre 1955, Dwight Eisenhower dépêche auprès de Nasser son émissaire spécial Robert Anderson pour l’encourager à conclure «la transaction du siècle»: Le financement du barrage d’Assouan en contrepartie de la paix avec Israël.
Nasser rencontre l’émissaire américain le lendemain de sa venue en Egypte. L’entretien se déroule au palais «At Tahira» du Caire.
Robert Anderson sort de sa poche les dépêches des agences de presse internationales faisant état des instructions données à ses conseillers par Eisenhower leur réclamant d’envisager les diverses modalités de financement du barrage d’Assouan en prévision d’une demande d’autorisation de crédit en ce sens auprès du Congrès américain.
Nasser: «Je remercie le président Eisenhower et lui souhaite plein succès dans sa démarche».Robert Anderson a jugé bon alors de saisir la balle au bond pour vanter les mérites de son président et lancer son projet: «IKE (diminutif d’Eisenhower) sait comment procéder pour parvenir à ses fins. Après avoir mené victorieusement la guerre contre les nazis, il cherche à apporter la paix en Terre Sainte».
Puis s’adressant directement à Nasser lui demande de manière abrupte: «Pouvez vous, Monsieur Le Président, faire la paix avec Israël»?
Surpris, Nasser rétorque: «La question de Palestine n’est pas du ressort exclusif de l’Egypte, mais de la responsabilité collective des Arabes», ajoutant que s’il lui était «permis de parler au nom du gouvernement égyptien, il accepterait la Résolution de l’ Assemblée générale de l’ONU (Résolution 181) sur le Plan de Partage portant création de deux états (Israël et Palestine), sous réserve que soit inclus dans cette résolution le rapport du Comte Bernadotte».
(NDT: Le comte Bernadottte, –de nationalité suédoise, émissaire spécial de l’ONU sur la Palestine, assassisné par les Israéliens– avait préconisé dans son rapport d’inclure Sahra’ Al Naqab, le désert du Neguev, dans la portion du territoire de la Palestine en ce que cet espace désertique assurait la jonction géographique entre les deux versants du Monde arabe, le versant oriental et le versant occidental, la rive asiatique et la rive africaine du Monde arabe.Sur le fonctionnement du Conseil de sécurité de l’ONU et le comte Bernadotte
https://www.madaniya.info/2017/02/02/conseil-de-securite-de-l-onu-un-instrument-obsolete/R. Anderson: «La mise en oeuvre de la résolution de l’ONU est une requête raisonnable. Nous veillerons à trouver un arrangement à propos du désert du Neguev»……. Puis, après un bref silence, l’émissaire américain demande tout à trac au président égyptien: «Accepteriez vous de rencontrer Ben Gourion afin que vous puissiez regler directement cette affaire entre vous»?
Contenant mal son agacement, Nasser réplique sur ton ton empreint de fermeté: «Cela m’est impossible. Ni le peuple égyptien, ni l’armée égyptienne n’autoriseront cela».
Anderson: «Mais ce sont les dirigeants qui dirigent leur peuple».
Nasser: «Les dirigeants dirigent leur peuple dans un sens qui fasse droit à leurs aspirations, non à décevoir leurs ambitions».
Anderson s’est alors tu visiblement contrarié par la détermination de Nasser. Puis infléchissant son discours pour tenter de renouer le dialogue, il avance une nouvelle proposition que Nasser, pensait-il, pouvait accepter.«Votre problème est qu’Israël brise la continuité géographique entre les deux versants du Monde arabe. Et si nous édifions un pont allant d’Eilat, au sud d’Israël, dans le Golfe d’Akaba, qui relierait l’Egypte à la Jordanie.
Un pont dont la partie supérieure reléverait de la souveraineté arabe et la partie inférieure de la partie israélienne. Une telle solution permettrait de réaliser la continuité géographique du Monde arabe».
Nasser n’a pas été dupe de cette proposition, en apparence séduisante et équitable. Anderson avait pris Nasser pour un naïf, occultant le fait que l’accès au pont sera contrôlé par les Israéliens et la circulation par les Arabes. Anderson savait pertinemment que celui qui commande l’accès commande le tout.
Reprenant sur un ton ironique la proposition de l’émissaire américain, Nasser rétorque: «Ainsi donc, M. Anderson, la partie supérieure relèverait de la souverainetés arabe et la partie inférieure de la souveraineté israélienne. Soit.Mais que faire alors si un Arabe, depuis la partie supérieure du pont, est pris subitement d’un pressant besoin naturel et urine sur l’Etat d’Israël ou sur un de ses ressortissants. Une guerre éclaterait-elle à ce moment là entre Arabes et Juifs»?.
La réponse de Nasser a plongé dans le dépit Robert Anderson qui avait compris que le président égyptien tournait en dérision ses idées novatrices pour régler le conflit du Moyen Orient.
À son retour à Washington Robert Anderson informa le président Dwight Eisenhower que «les Egyptiens n’étaient pas prêts à faire la paix».
5- La suppression de la clause fondamentale de la «paix avec Israël» et les représailles américaines
La clause fondamentale concernant la paix avec Israël, un préalable absolu par les Américains pour financer le barrage a ainsi été évacuée des négociations. Avec l’occultation de cette clause, l’enthousiame américain à l’égard de l’Egypte s’est refroidi.
Nasser avait compris depuis longtemps qu’il ne fallait rien espérer des Américains. Mais bon nombre d’Egyptiens persistaient à leur faire crédit, convaincus que les Américains finiraient par tenir leur promesse de financer le barrage.
À son retour à Washington, l’ambassadeur égyptien, Ahmad Hussein, assura à la presse que «L’Egypte acceptait toutes les conditions posées par les pays occidentaux pour financer le barrage; qu’elle sollicitait leur aide pour la réalisation de ce giganteque projet et qu’elle comptait sur cette assistance».
Nasser se mit en colère en apprenant que son ambassadeur avait annoncé que l’Egypte avait accepté les conditions occidentales. La colère de Nasser a redoublé de violence en relevant que la requête de son représentant à Washington avait pris le ton d’une supplique.
Le 18 juillet 1956, Ahmad Hussein fait son entrée au siège du Département d’Etat, à Wahsington, pour y rencontrer John Foster Dulles. A peine a-t-il franchi le seuil du ministère que le porte-parole du département d’état, Lincoln White, annonçait à la presse le retrait des Etats Unis du projet du barrage d’Assouan.
De son côté, John Foster Dulles, enpruntant un ton méprisant, signifia à l’ambassadeur égyptien le retrait des Etats Unis du projet égyptien: «Nous ne vous aiderons pas à édifier le barrage d’Assouan. Ce projet est au dessus de vos capacités financières. Vous ne pourrez supporter son coût. Si vous persistez, vous serez épuisé par les charges de la dette».
Puis, malicieux, le chef de la diplomatie américaine conclut en ces termes: «En tout état de cause, l’Amérique laisse à l’Union Soviétique le plaisir d’édifier le haut barrage… Si toutefois Moscou accepte d’assumer ses charges financières».
L’ambassadeur égyptien a accueilli ses propos comminatoires, bouche bée. A sa sortie du département d’état, les flashs des journalistes ont saisi le diplomate égyptien, l’index de sa main droite sur sa bouche, comme pour signifier aux journalistes qu’il ne fera aucun commentaire. Motus et bouche cousue.
De retour de Belgrade où il avait rencontré le président yougoslave, le Maréchal Josip Broz Tito, Nasser prit connaissance de la déclaration de John Foster Dulles, dans l’avion où il vovageait en compagnie du premier ministre indien le Pandit Nehru.
Lecture faite de la déclaration Dulles, Nasser tendit la dépêche au dirigeant indien. Nehru la lut en silence, puis murmura sur un ton où perçait la colère: «Quels êtres méprisables et indignes ces gens là».
Nasser bouillonnait de rage. Non seulement les Américains n’ont pas tenu parole, ni même procédé à un retrait unilatéral d’un accord international. Pis, ils ont tenu des propos qui s’apparentaient à une claire incitation à une action hostile contre le régime égyptien.
Nasser décida alors d’asséner aux ennemis de son pays une leçon qu’ils regretteront amèrement par la suite.
La riposte ne tarda pas. Une semaine après le refus américain, Nasser décréta la nationalisation du Canal de Suez, symbole de la mainmise étrangère sur l’Egypte.Pour rappel à l’ordre, à l’intention du lecteur arabophone, le code de conduite édicté par Nasser à l’égard des menées impérialistes:
http://www.youtube.com/watch?v=DdgivvmnZGA&feature=youtu.be
Et pour le lecteur francophone le résumé suivant: Répliquant à une menace américaine de lui couper l’assistance financière, Nasser a proclame « Les Américains menacent de nous affamer. Eh bien on mangera quatre jours sur sept, un jour sur deux, un repas sur deux.«
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Les revenus du Canal permirent à l’Egypte de se doter d’un stock de devises étrangères pour financer la construction du barrage d’Assouan. Les soviétiques apportérent leur aide, prouvant par là même qu’ils étaient de véritables amis.Pour aller plus loin sur ce sujet, ce lien: Suez ou le glas de la présence coloniale franco britannique au Moyen Orient
https://www.madaniya.info/2015/10/26/suez-1956-ou-le-glas-de-la-presence-coloniale-franco-britannique-au-moyen-orient/Epilogue
Sans remonter au légendaire Lawrence d’Arabie, le Moyen Orient a été le théâtre d’exploits de grands espions occidentaux de Kermitt Roosvelt, le propre petit neveu de l’ancien président américain Théodore Roosvelt, à Miles Copland, un des artisans de l’opération Overlord, le débarquement allié en Normandie lors de la II me guerre Mondiale, en juin 1944, à Kim Philby, l’agent double anglo-soviétique.
Pour aller plus loin sur ce sujet, ce lien, Beyrouth, un nid d’espion
https://www.renenaba.com/le-tribunal-special-sur-le-liban-a-lepreuve-de-la-guerre-de-lombre/La préservation des monarchies du Moyen Orient et la déstabilisation corrélative des pays arabes à structure républicaine ont constitué une constante de la diplomatie américaine en ce que ces dynastes si décriés, juchés sur leur nappe de pétrole, ont fait preuve d’une remarquable servilité envers les oukazes américains, y compris dans la déstabilisation des autres pays arabes, alors que les Républiques bordant le champ de bataille de la Palestine était mu par l’objectif de la libération de la Palestine, propulsé par un courant nationaliste indépendantiste.
De surcroit, particulièrement les pétromonarchies du Golfe sont passés sans coup férir du protectorat britannique à l’imperium américain, sans le moindre sas de récupération, troquant une dépendance par une autre plus lourde et exigeante.
Sur ce lien, un exemple de la coopération souterraine saoudo américaine
https://www.madaniya.info/2016/03/16/cia-arabie-saoudite-nom-de-code-timber-sycomore/Kermitt Roosevelt, Miles Copland..
La destabilisation du Moyen Orient par la CIA est une vieille histoire.Cela a été le cas de Mohamad Mossadegh en Iran, en 1953, avec la chute du Chah et la nationalisation des installations pétrolières iraniennes, première nationalisation du tiers monde, qui sera toutefois mise en échec par les services américains.
Connue sous le nom de Code Ajax TP – Ajax par allusion au nettoyeur AJAX de la firme Palmolive (Procter and Gamble) et TP pour Toudeh Party, le parti communiste iranien- elle voulait signifier une opération de nettoyage de l’Iran en vue de l’aseptiser de toute contestation possible de l’alliance entre la dynastie Pahlévi et de l’Occident. Le maître d’oeuvre de cette destabilisation anti républicaine n’était autre que Kermitt Roosvelt.
Cela a été aussi le cas de l’Egypte avec Miles Copland, un des actifs agents de l’opération OVERLORD et surtout du premier coup d’état en Syrie qui évinça du pouvoir le président d’alors Chucri Kouatly, au profit du colonel Hosni Zaim, 1949, davantage sensible aux intérêts du consortium pétrolier américano saoudien Aramco.
Pour aller plus loin sur la Syrie, ce lienLa «transaction du siècle», la paix avec Israël en échange du paradis sur terre, c’est à dire la normalisation de la présence israélienne en terre arabe sur les débris de la Palestine, a constitué l’appât majeur de la diplomatie occidentale tout au long du XXe siècle.
La dynastie wahhabite, gardienne des Lieux Saints de l’Islam, la première, a bradé la Palestine dès le début du XXe siècle, par une note manuscrite signée du fondateur de la dynastie, le Roi Abdel Aziz, au representant anglais dans le Golfe en contrepartie de la pérennité de son trône.
Sur ce lien, la copie de la renonciation des wahhabites à la Palestine
https://www.madaniya.info/2017/12/06/la-dynastie-wahhabite-et-le-bradage-de-la-palestine-1-2/Deux autres monarques le roi Hussein de Jordanie, chef de la dynastie hachémite, la descendance du prophète, et le Roi Hassan II du Maroc, commandeur des croyants, ont pactisé avec les services américains pour la survie de leur trône, le jordanien émargeant, toute honte bue, au budget de la CIA, et le marocain copinant avec le Mossad dans une forme de forfaiture rarement égalée.
https://www.renenaba.com/la-jordanie-et-le-maroc-deux-voltigeurs-de-pointe-de-la-diplomatie-occidentale/Abou Dhabi s’est engouffré dans la clause pour obtenir l’accord du congrès à la fourniture de chasseurs bombardiers américains à un émirat aux ambitions démesurées qui passe pour être l’un des plus belliqueux de la planète. En toute impunité du fait de la proximité d’Abou Dhabi avec Israël, à qui il a confié la protection de ses champs pétrolifères.
Nasser, lui, n’a pas mordu à l’hamecon, tout comme la Syrie, seul pays arabe en état de belligérance avec Israël avec le Liban. Nasser sera châtié, à deux reprises, en 1956, par une agression tripartite occidentale prenant prétexte de la nationalisation du Canal de Suez, et dix ans plus tard, en 1967, par une guerre éclair, qui sonnera le glas du nationalisme arabe.
La Syrie, elle non plus, n’a pas cédé aux sirènes américaines. Elle n’a cessé depuis lors d’être la cible des opérations de destabilisation de la part des services américains, comme en témoigne ce récit d’un membre éminent de l’establishment américain, Robert Kennedy Jr, le propre fils du sénateur Robert Kennedy et neveu de l’ancien président John Fitzgerald Kennedy, tous deux assassinés.
Pour aller plus loin sur la Syrie, ce lien
https://www.madaniya.info/2016/04/05/extraits-de-l-article-de-robert-f-kennedy-jr-a-la-revue-politico/L’Irak a eu droit à son tour à une offre concernant la transaction du siècle.
L’offre a été transmise par Donald Rumsfeld à l’époque sous secrétaire d’état adjoint pour les affaires du Moyen Orient et se résumait à cette équation: «Reconnaissance d’Israël en contrepartie de la levée de l’embargo sur l’Irak».
Saddam Hussein a refusé cette offre israélienne, formulée via les Etats Unis, visant à remettre en activité l’oléoduc Kirkouk-Haifa en contrepartie du soutien d’Israël et des Etats Unis, à la levée de l’embargo économique qui frappait l’Irak depuis 1990.Saddam Hussein a même refusé de recevoir l’émissaire américain, confiant cette tâche à son ministre des affaires étrangères Tareq Aziz. L’entretien Rumsfeld-Aziz a duré dix minutes. En y mettant un terme, l’irakien conscient de l’incongruité d’une telle offre, a déclaré à l’américain: «Si je transmets une telle proposition à mon président, je signe mon arrêt de mort».
Un demi siècle après l’offre à Nasser, la «transaction du siècle» a été remise sur le tapis par le plus philosioniste président de l’histoire américaine Donald Trump, transmise aux dirigants arabes par son gendre, Jared Kushner, très actif membre du lobby juif américain. Mohamad Ben Salman, l’impétueux prince héritier saoudien, s’en est emparé avec empressement, pensant ainsi consolider son pouvoir par un gigantesque parapluie israélo-américain….En contrepartie du bradage totale de la Palestine et l’attribution en guise de substitut, d’un état croupion sous forme de bantoustan.
Des coups de feu tirés sur cet ambitieux personnage dans les enceintes feutrés des palais royaux saoudiens ont retardé la mise en route de cet acte d’infamie. Cela s’est passé en avril 2018 au retour d’une tournée triomphale du prince aux États-Unis où il avait reconnu publiquement, le droit à l’existence d’Israël à l’intérieur de frontières sûres… sans la moindre mention de la Palestine.
Songeant au sort funeste du Roi Abdallah 1 er de Jordanie, assassiné, en 1948, dans l’enceinte même de la Mosquée d’Al Aqsa, et du président égyptien Anouar El Sadate, mitraillé dans la tribune présidentielle lors du défilé de la victoire le 6 octobre 1981, –deux dirigeants qui avaient tous les deux pactisé avec Israël–, son père, le Roi Salmane convoquera le lendemain de ces propos imprudents, un sommet extraordinaire arabe à Ryad qu’il baptisera «Sommet de la Palestine», réaffirmant la position traditionnelle arabe dans le conflit israelo-arabe. L’alerte aura été chaude.
Mahmoud Abbas, le chef de l’autorité palestinienne, désormais méfiant, après avoir longtemps parié sur l’Amérique, dépité de surcroîtt par le comportement des occidentaux, notamment les Américains, s’est résolu à exhorter les Arabes en ce termes: «Ne faites jamais confiance aux Américains. Si vous voulez récupérer vos droits, adressez-vous aux Russes». http://www.al-akhbar.com/node/202185Parole d’expert de la part d’un des grands artisans des accords israélo-palestiniens d’Oslo, 1993, qui s’en mord les doigts d’avoir trop longtemps cru au mirage américain.
https://www.madaniya.info/2017/10/16/les-deux-fautes-strategiques-majeures-du-mouvement-national-palestinien/ -
الطاهر المعز-صناعة الرّقائق والحرب التكنولوجية والإيديولوجية
صناعة الرّقائق والحرب التكنولوجية والإيديولوجية : الطاهر المعز
احتكار تكنولوجية الإتصالات
تمكّنت شركات التكنولوجيا الكبرى من التحول إلى قوة مهيمنة في النظام الاقتصادي، وأصبحت تستحوذ على نسبة كبيرة من فائض القيمة المُنتجَة في القطاع الرأسمالي التقليدي، باستخدام الخوارزميات، وجمع وتخزين البيانات التي غيّرت بعض أشكال أو مَظاهر التّراكم الرّأسمالي، ولا تستخدم الخوارزميات لتحسين حياة المواطنين، بل لتضخيم أرباح مالكيها وتدمير المنافسين واستبدال العمل المأجور بِمُرَاكَمَةِ وتخزين البيانات التي يجمعها المُستخدمون مجانًا، من خلال عمل غير مدفوع الأجْر، كما إن « رأس المال السحابي » ( شركة ميتا على سبيل المثال ) لا يُطَوِّرُ قُوى الإنتاج، وتُهَيْمِنُ الولايات المتحدة على معظم البُنَى التّحتية للإقتصاد الرقمي الدّولي، في وادي السيليكون الذي أصبحت الصين تنافسه، رغم العقوبات وحظْرِ بيع مكونات الرّقائق وأشباه المواصلات إلى الشركات الصينية التي أدْركت إن مستقبل الإقتصاد الرّأسمالي مرتبط بالشركات التكنولوجية العملاقة والتي يمتلكها حاليا رأسماليون أمريكيون مثل « جيف بيزوس » أو « إيلون ماسك » أو « مارك زوكربيرغ »، وهي نفس الشركات التي تُهيمن على محتوى وسائل الإعلام وعلى الإنتاج الثقافي والفِكْري وتمنع نَشْر الرّأي المخالف، وتسعى شركات عابرة للقارات قليلة العدد إلى تعزيز سيطرتها على السّوق وفَرْض ما تعتبره متاحًا لنا ( كمستهلكين أو زبائن، وليس كمواطنين ) أو ما ترفُضُهُ نيابة عنَّا أو غصبًا عنّا…
أما النوع الثاني من شركات التكنولوجيا فهي الشركات المُصنّعة للتجهيزات الإلكترونية والرّقائق وأشباه المواصلات، ومن هذه الشركات شركة « فوكسكون » التايوانية العملاقة للتكنولوجيا التي اختصّت في تجميع الإلكترونيات، قبل أن تُوَسّعَ نشاطها إلى تصنيع الخوادم وأشباه المواصلات وبعض مكونات السيارات الكهربائية، ولتجسيد هذا التّوسُّع أعلنت « فوكسكون »، سنة 2023 ، إنها ستشترك مع شركة « إنفيديا » الأمريكية لتأسيس « مراكز ذكاء اصطناعي » مُتخصّصة في مُعالجة البيانات، بهدف إنتاج معدات من الجيل المقبل، والجدير بالذّكر إن شركة « إنفيديا » لا تصنع شرائحها الإلكترونية الخاصة بها بل تعتمد على شركات متعاقدة، وأعلنت « فوكسكون » يوم الثلاثاء الثامن من تشرين الأول/اكتوبر 2024، بناء أكبر مصنع في العالم لإنتاج « الشرائح الإلكترونية الخارقة » من طراز « جي بي 200 » المشغّلة لخوادم الذكاء الاصطناعي لحساب شركة « إنفيديا »، في المكسيك، وتُعَدُّ « فوكسكون » أو ( TSMC- Hon Hai Precision Industry ) أكبر مصنّع متعاقد للإلكترونيات في العالم وتجمّع أجهزة لكبرى شركات التكنولوجيا بما فيها شركة « آبل »، وتوسّع نشاطها ليشمل مجالات أخرى، من بينها « الحُلُول السّحابية » و « الشرائح الإلكترونية الخارقة » و المركبات الكهربائية، حيث تمكنت من تصنيع نماذج أولية ( لم تصل إلى مرحلة التصنيع المكثف المُعَدّ للأسواق ) لمركبات كهربائية جديدة للخدمات متعددة الأغراض تتسع لسبعة ركاب وحافلة تتسع لواحد وعشرين راكبا، وفق وكالة الصحافة الفرنسية، وتحاول التفوق على الشركات المنافسة، مثل « إنتل » و »وميكرون » و »تكساس إنسترومنتس »، بعد أن أصبحت تايوان ( المَوْطن الأصْلِي لشركة « فوكسكون » أهم مصدر للرقائق في العالم، بفعل الدّعم الأمريكي بإجماع جميع أعضاء الكونغرس من الحزْبَيْن الدّيمقراطي والجمهوري الذين أَقَرّوا « قانون الرقائق والعلوم » لسنة 2022، والذي يتعهد بمبلغ 52,7 مليار دولار من الإعانات والإعفاء الضّريبي ودعم أعمال البحث والتطوير والإنفاق على تدريب القوى العاملة، بهدف تشجيع تصنيع أشباه الموصلات الأمريكية ومجابهة « تهديد التكنولوجيا الصينية المتطورة »، ويُعَدّ هذا القانون نموذجًا لتخلِّي الولايات المتحدة عن مبادئ الإقتصاد اللّيبرالي والتجارة الحرة، وإشراف الدّولة (النيوليبرالية) على سياسة التّصنيع !!!
تايوان « مُخْتَبَر » تكنولوجي أمريكي
بعد أكثر من سنتَيْن يمكن التّأكيد إن الولايات المتحدة لا تصنّع الرقائق بل تُشرف شركاتها على التصميم والإنتاج والتجميع والاختبار في العديد من مناطق العالم وخصوصًا في شرقي أسيا، وعلى وَجْه التّحديد في تايوان ( تعتبرها الصين جزءًا من أراضيها تم فَصْلُها سنة 1949، إثْرَ انتصار الثورة الصّينية) التي تُنتِج 41% من الشرائح الدقيقة المُصنّعة في العالم، وأكثر من 90% من الشرائح الأكثر تطورًا، وهي الشرائح الضرورية للهواتف وللحواسيب والذكاء الاصطناعي، واشتهرت « فوكسكون » إحدى أهم الشّركات الدّولية في هذا القطاع بقساوة المُديرين وباستعباد العاملين وبظروف العمل السّيِّئة، ويتم كذلك تصنيع الرّقائق من قِبَل شرِكة « سامسونغ » (كوريا الجنوبية) التي تتعاون مع الشركة الأمريكية « إنتل » ( تلاقي صعوبات حاليا، مع تَعَطُّل مراكز البحث والتصنيع في فلسطين المحتلة) وتستفيد شركة سامسونغ وفوكسكون ( TSMC ) من « قانون الرقائق » الأمريكي، غير إن الحوافز التي أقرّها القانون جعلت شركة فوكسكون ( TSMC ) التايوانية لتصنيع أشباه المواصلات وهي المصنّع الأول للرقائق في العالم، تبني مصانع في ولاية أريزونا بالولايات المتحدة التي جعلت منها ومن تايوان ( أي إحدى أهم المَحْمِيّات الأمريكية)
أدّت تحسينات التصميم والتّصنيع إلى تطوير الرقائق التي أصبحت تُتِيح للحواسيب والهواتف تخزين ومعالجة ملايين المعلومات الرقمية المشفرة في رقاقة واحدة، وتستغل الإستخبارات ومؤسسات الأمن القومي ووزارة الحرب الأمريكية هذا التّطور التّقني لتطوير آليات المراقبة والاستخبارات والتسلح، وأصبحت الصواريخ الأمريكية العابرة للقارات مُوَجَّهَة برقاقة صغيرة لأن الحرب والقوة العسكرية تعتمد على الإلكترونيات والحواسب المحمولة و « الذكاء الاصطناعي »، ولا تستطيع سوى شركة ( TSMC ) وبضع شركات قليلة العدد، تصنيع الرقائق المتطورة المحملة بالترانزستورات ذات الحجم الصغير جدًّا بمعدلات وكميات معقولة وتسليمها بوقت قياسي، لأن تصنيعها مُكلف بحوالي 15 مليار دولارا لبناء ورشة واحدة لتصنيع هذه الرقائق الحديثة والمتطورة، ولأنها تتطلب مهارات وكذلك عمالة كثيفة، ويعود تطوير الصناعات المتقدّمة في تايوان إلى نهاية الحرب العالمية الثانية وهزيمة اليابان التي كانت تَحْتَلُّ الصين (بما فيها تايوان) وتشجيع انفصال تايوان لتُصبح مَحْمِيّةً أمريكية، واستخدمتها الإمبريالية الأمريكية كقاعدة متقدّمة للتجسّس والسّيْطرة على جنوب وشرق آسيا ولتكثيف القمع الدّاخلي طيلة أكثر من أربعة عُقُود، حتى أصبح الخُضُوع لسلطة رأس المال وسُلطة الدّولة سائدًا، خصوصًا بعد إقرار قوانين قمعية وسَحْق أي نشاط نقابي مَطْلَبِي واعتقال أي مُعارض لسلطة الدّولة التي كانت تحكمها طُغْمة عسكرية بالحديد والنار، بإشراف أمريكي، وكثّفت الإمبريالية الأمريكية الدّعم لتايوان بعد الدّعم الذي قدّمته الصين الشعبية ( والإتحاد السوفييتي) لكوريا الشمالية، خلال الحرب الكورية سنة 1953 وانتصار فيتنام على الإستعمار الفرنسي سنة 1954، وحَوّلت الولايات المتحدة تايوان وكوريا الجنوبية واليابان والفلبين ( ثم إندونيسيا لاحِقًا ) وغيرها إلى حزام مُعادي للشيوعية، في ظل تراجع الإمبريالية البريطانية والفرنسية، وغَمَرت تايوان بالمساعدات الاقتصادية والدعم العسكري والدبلوماسي، بين 1950 و 1967، وارتفع حجم الإستثمار الرّأسمالي الأمريكي في تايوان بين سنتَيْ 1960 و 1973، بنسبة 28,2% سنويا، ما مَكّن الإقتصاد التايواني من التّحَوُّل من تصدير السّكّر إلى تصدير النسيج والإنتاج الصناعي والإلكترونيات وأصبحت تايوان سنة 1973 سابع أكبر مُصدّر للسلع إلى الولايات المتحدة التي دعمت إنشاء شركة فوكسكون ( TSMC ) وجعلت من تايوان مُخْتَبَرًا ورائدًا في تصنيع وتصدير أشباه المواصلات، منذ عقد الثمانينيات من القرن العشرين (كانت اليابان وكوريا الجنوبية كذلك من الدّول الرّائدة في هذا المجال، وهما مَحْمِيّتان أمريكيتان) بدعم من الدّولة في تايوان واستفادت شركة « تي إس إم سي » من الإتفاقية الأمريكية التايوانية لنقل التكنولوجيا ( سنة 1976 ) وتعاونت مع الشركة الأمريكية ( RCA ) من أجل بناء مرافق وخبرات للتصنيع المحلي في تايوان ومع شركة فيليبس الهولندية للتكنولوجيا، وبدأت بتصنيع الرقائق لشركات أخرى، بهدف اجتذاب رؤوس الأموال الأجنبية بإشراف أمريكي وحكومي تايواني…
المُنافسة الصينية
لما تَحَوَّل التّوجُّه الصّيني من الإقتصاد الإشتراكي إلى الإقتصاد الرّأسمالي ( أو ما تُسمِّيه الحكومة الصينية « اقتصاد السُّوق الإجتماعي » )، تضرّرت تايوان من أزمة أسواق آسيا سنة 1987 كما تضررت من منافسة الصين التي انفتح اقتصادها على رأس المال الأجنبي – وإن بِحَذَر – لأن الصناعة في الصين وتايوان تعتمد على العمالة الكثيفة والرّخيصة وإشراف الدّولة على التّخطيط والتصنيع والتصدير، وانتقلت العديد من المصانع من تايوان إلى « البَرّ الرّئِيسِي » ( الصين الشعبية ) لاستغلال العمالة الماهرة برواتب مُنخَفِضَة…
في هذا المناخ الإقتصادي، وبعد وفاة الجنرال « تشانغ كاي تشيك » الذي أسّس دولة الإنفصال في تايوان ( توفي سنة 1975 وتوفي ماو تسي تونغ سنة 1976 ) واعتراف الولايات المتحدة بالصين الشعبية سنة 1977، وتوسّع حركة الإحتجاج من أجل الدّيمقراطية وإلغاء الأحكام العُرْفِيّة السائدة في تايوان، تأسّست شركة « تي إس إ مسي » سنة 1987، سنة الأزمة الآسيوية وسنة « حركة الإصلاحات التي عززت المؤسسات الديمقراطية التايوانية الجديدة » التي استمرت عقدًا كاملاً ( والتي تعتمد على مُعاداة الفكر التقدمي بكافة أشكاله)، وتم تتويج هذه « الإصلاحات » بإجراء انتخابات سنة 1996، لكن المنافسة انحصرت في فريقَيْن يُمثّلان فئات رأسمالية نُخْبَوِيّة تَسَلُّطِيّة مُرتبطة بالولايات المتحدة التي استمرت في تحويل تايوان إلى مُختبر للصناعات التكنولوجية الأمريكية، من خلال الإستثمار المُكثّف، وقدّر تقرير نشرته لجنة التجارة الدّولية الأمريكية إن قيمة صادرات تايوان من الرقائق بلغت 184 مليار دولار أمريكيا سنة 2022، أي ما يعادل ثلث قيمة صادرات تايوان، و شكلت صناعات أشباه الموصلات حوالي 15% من الناتج المحلي الإجمالي، وارتفعت القيمة السُّوقِيّة لشركة ( TSMC ) إلى 800 مليار دولار، ولكن ما تعتبره الدّولة « نجاحًا هائلا لاقتصاد تايوان » شكّل سِتارًا رقيقًا لا يُمكنه إخفاء عُمْقَ الهُوّة واتّساع الفَجْوَة والفوارق الطّبقية المُجحفة والغُبْن الذي عاني منه العُمّال الذين يتعامل معهم أرباب العمل مثل الجنود داخل الثّكنات، حيث تُصنّف تايوان سادس دولة من حيث طول ساعات العمل اليومي والأُسبوعي في العالم، برواتب بقيت قيمتها الحقيقية مُجَمّدة منذ سنة 2002، وتمنع شركة « تي إس إم سي » العمل النقابي، ويعترف مؤسسها » إن العداء تجاه نقابات العمال عنصرٌ أساسيٌّ في نمو الشركة »، مع الإشارة إلى إن صناعات أشباه الوصلات تسببت بكارثة بيئية حادة ناجمة عن الملوثات والتعرض للكيماويات والاستهلاك المرتفع جدًّا للمياه والطاقة…
خاتمة
تعمل الصين الشعبية باستمرار للتخلّص من تبعيتها لصناعة أشباه المواصلات الأجنبية، وطَوَّرت صناعة الرّقائق في وقت قياسي، رغم الحَظْر الأمريكي، ورغم ضخ الإستثمارات الهائلة في شركة » تي إس إم سي » التّايوانية، وتمكنت من تسريع عمليات البحث والتّطوير للرقائق المتطورة ولأشباه المواصلات، في ظل التّصعيد الأمريكي والتّهديد العسكري…
تندرج صناعة الرّقائق والسّيْطَرَة على وسائل الإتّصال ضمن حرب تكنولوجية وكذلك إيديولوجية، وفي الجانب الإيديولوجي تُمكّن الهيمنة على تكنولوجيا الإتصالات من خدمة رأس المال، عبْرَ الهيمنة على محتوى المنشورات وتَقْيِيد حرية التّعبير، ونورد مثالاً للرّقابة وغسيل الأدمغة بخصوص موضوع العدوان الصّهيوني على الشعب الفلسطيني، فقد وَرَدَ في تحليل نشره موقع شبكة هيئة الإذاعة العُمُومية البريطانية « بي بي سي » إن شركة « فيسبوك » تَعَمَّدَتْ عَرْقَلَة اطّلاع مُشتركيها على الرّواية الفلسطينية للعدوان على فِلِسْطِينِيِّي غَزّة والضّفّة الغربية، من خلال فَرْض حواجز وقُيُود تُعرقل نَشْرَ الأخبار الواردة من الجهات والمواقع ووسائل الإتصال الفلسطينية، بل تُشير بيانات « فيسبوك » إلى انخفاض حاد في عدد الزيارات والتفاعل مع محتوى المواقع الفلسطينية منذ تشرين الأول/أكتوبر 2023، وكشفت هيئة الإذاعة البريطانية وُجُود وثائق مسربة تُظهر أن إنستغرام ( التي تمتلكها شركة « ميتا » ) كثّفت المُراقبة والرّقابة على تعليقات الفلسطينيين والعرب، منذ تشرين الأول/أكتوبر 2023، مما يُشكّل حصارًا إضافيا يستهدف الشعب الفلسطيني، في ظل ارتفاع عمليات الإغتيال المُتعمّد للصحافيين الفلسطينيين وحَظْر دخول الصحافيين الأجانب إلى غزة والضّفّة الغربية، وتقييد حركة الصحافيين القلائل الذين سمح لهم الجيش الصهيوني بمرافقته، وتجدر الإشارة إن مجموعةً هامّة من صحافِيِّي هيئة الإذاعة البريطانية تتّهم إدارة « بي بي سي » بعدم المَوْضُوعية وبالإنحياز للكيان الصّهيوني وتغيير محتوى المقالات والمُراسلات وحَجْبِ الأخبار وازدراء حياة الفلسطينيين…
أدّى تكثيف الرّقابة على محتوى منشورات الفلسطينيين على الشبكة الإلكترونية أو حَظْرِ نَشْرِها أو تقْيِيد التّفاعُل معها – من قِبَلِ الشركات المالكة للمواقع – إلى انخفاض حجم مُشاركة الجمهور في صفحات “فيسبوك” الخاصة بعشرين مؤسسة من وسائل الإعلام مثل تلفزيون فلسطين ووكالة وفا للأنباء وصحيفة الوطن الإخبارية الفلسطينية بنسبة 77%، بين تشرين الأول/اكتوبر 2023 ونفس الشهر من سنة 2024، مُقارنة بالعام السابق، بحسب هيئة الإذاعة البريطانية، فيما ارتفع مستوى الإطلاع ومُشاركة أو تَفاعل الجمهور مع عشرين مؤسسة إعلامية صهيونية، بشأن نفس موضوع العدوان على الشعب الفلسطيني في غزة والضفة الغربية، خلال نفس الفترة، بنسبة 37% وفق تحليل البيانات الذي نشرته هيئة الإذاعة البريطانية « بي بي سي نيوز »…
الطاهر المعز
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Bruno Guigue- Ce que nous apprend la philosophie politique chinoise

Ce que nous apprend la philosophie politique chinoise par Bruno Guigue (Première partie)
par Bruno Guigue
La philosophie politique est la démarche de la raison qui ne se satisfait pas de l’ordre établi et entreprend d’en interroger la légitimité. Mais elle n’est jamais le fait d’un individu isolé qui s’adonnerait à la spéculation abstraite. Toute théorie étant l’expression d’une pratique théorique, elle revêt la texture d’un événement situé dans le monde et portant l’empreinte d’une époque. Lorsqu’ils interrogent les fondements du pouvoir politique, il y a plus de deux mille ans, les penseurs chinois ne font pas exception à cette historicité. Partie prenante d’un monde en pleine transformation, ils veulent dégager le sens de ce qui en paraît dépourvu, tant les actions humaines semblent irrationnelles et les événements imprévisibles. Tout en administrant une leçon de sagesse, ils entendent révéler les forces sous-jacentes qui déterminent le cours des choses. À leurs yeux, les changements cycliques dont le rythme scande l’histoire s’inscrivent toujours dans un horizon cosmique. C’est pourquoi, dépassant la simple observation empirique, ils s’attachent à scruter l’ordonnancement essentiel qui se profile derrière les phénomènes. Ils cherchent, écrit Léon Vandermeersch, «les formes véritablement structurantes cachées sous la confusion des apparences superficielles et dont les correspondances font l’harmonie profonde de l’univers».1
La philosophie chinoise nous invite à réfléchir sur les rapports entre la nature et l’histoire, l’individu et la communauté, le rite et la loi, l’éthique et la politique, le peuple et le souverain, l’universel et le particulier. Si ses conceptions sont fort loin des nôtres, cette différence culturelle nous invite précisément à mettre en question notre propre manière de penser. Le vocabulaire lui-même n’indique-t-il pas l’altérité des origines dont nos idées respectives portent l’empreinte ? «L’expression philosophie politique est un concept occidental issu du mot grec polis (la cité) et diamétralement opposé à l’environnement historique et sociologique qui a vu naître le confucianisme», observe le philosophe contemporain Chen Ming. «Dans la langue chinoise, le terme qui désigne la politique, zhengzhi 政治, est formé de deux éléments différents : zheng et zhi. Dans les Classiques chinois, le terme zheng désigne diverses activités, telles que la préservation du bien-être matériel, le culte des ancêtres, la gestion des affaires étrangères et les campagnes militaires. Le terme zhi renvoie, pour sa part, au fait de gouverner et se rapproche du sens occidental moderne du mot politique».2
Cette extension remarquable du concept auquel correspond le terme chinois suggère-t-elle que la politique, loin de constituer un domaine séparé, relève des lois immuables qui régissent l’univers ? Entre la Chine et l’Occident, poursuit Chen Ming, «la principale distinction repose sur le fait que la philosophie politique occidentale vient de la polis, tandis que la philosophie politique confucéenne est issue du système de la parenté. La polis repose sur un accord contractuel conçu et construit par l’homme. En revanche, la parenté repose sur la filiation et la consanguinité, qui sont une extension de la nature». Autant dire qu’il n’y a pas de modèle universel dont chaque culture devrait s’efforcer d’atteindre la perfection, et que la prétention d’une culture particulière à figurer un tel modèle est désespérément vaine. Prenons la pensée chinoise comme simple objet de méditation, ou comme invitation à nous interroger sur nous-mêmes, comme on voudra, mais en évitant de la passer au crible de nos préjugés. Pour ma part, j’ai décidé de m’intéresser à cette pensée d’un double point de vue : en privilégiant à la fois ce qui influence encore la manière chinoise de penser et ce qui diffère notablement de nos propres conceptions. La philosophie de la Chine ancienne présente une telle complexité que tout effort de synthèse didactique est le bienvenu. D’excellents spécialistes s’y sont exercés. La présente étude leur doit tout, et mon seul mérite est d’en avoir tenté une présentation très imparfaite.
1. La dialectique du réel
Dans un climat d’effervescence intellectuelle qui se présente rarement dans l’histoire, les penseurs de l’époque des «Royaumes combattants» (480-256 av. J.-C.) ont tenté d’apporter des réponses inédites aux interrogations sur la politique, laissant aux lettrés des siècles suivants le soin d’en corriger la portée. Il n’est pas exagéré de dire que ces interrogations continuent de hanter une civilisation qui s’est penchée, très tôt, sur les significations sous-jacentes du monde humain. La pensée politique chinoise, en effet, repose sur une conception originale du cours des choses, une vision cosmologique aux racines très anciennes. Quelles sont les forces qui meuvent l’univers ? Comment s’articulent les processus naturels et l’intervention humaine ? Cette distinction elle-même est-elle pleinement légitime ? Pour les Chinois, le monde est une totalité incréée et indivise, sans discontinuité entre ses parties, emportée par un mouvement sans commencement ni fin. C’est ce qu’exprime au XIe siècle le philosophe confucéen Zhu Xi : «À l’origine du monde, il n’y avait que les énergies yin et yang. Ces énergies en se mouvant ont provoqué des frottements en tous sens dont la force a dégagé une immense quantité d’impuretés qui, n’ayant nulle part où aller, se sont agglomérées au centre pour former la terre. Ce qu’il y a de plus pur dans les énergies a donné lieu au ciel, au soleil et à la lune, ainsi qu’aux étoiles».
Ce qui anime l’univers, c’est le qi 气, le «souffle», cette énergie universelle qui lui procure sa dynamique inépuisable et assure son renouvellement incessant. Tout être vivant, toute partie de l’univers, y prend sa source. «Concentré, il constitue la vie ; dissipé, c’est la mort», écrit Zhuangzi (369-288 av. J.-C). Cet élan continu qui emporte tout ce qui existe, c’est l’unité réunissant toute dualité, l’association des contraires qui apparemment s’excluent l’un l’autre, mais ne vont pas l’un sans l’autre. La vie est unité complexe, organisée, incluant l’opposition et la diversité. C’est «un silence primordial qui devient mouvement et qui culmine dans une immobilité vivante et agissante, en un acte rayonnant et immobile», commente Isabelle Robinet3. Le jeu des conflits devient constructif lorsqu’il est régularisé, en constituant cette harmonie qu’incarne celui qui relie le Ciel à la Terre, le souverain, l’homme par excellence. La pensée chinoise s’attache à inclure, et non à exclure, les incertitudes et les antinomies. Elle fait la part belle au rôle vital de l’antagonisme, ce qui se vérifie aisément en politique, où les Chinois font jouer les opposés pour obtenir l’équilibre. Elle cherche constamment à reprendre le passé pour l’inclure dans le présent, à réinscrire le révolu dans le devenir en lui donnant un sens nouveau.
Impossible, dans ces conditions, de penser et d’agir en dehors du monde tel qu’il est. Cette attention au cours effectif des choses explique le refus de séparer la connaissance de la pratique et d’opposer l’intelligible au sensible. «Il ne peut y avoir de raison indépendamment des choses du monde», écrit Hu Hong (1106-1162). La pensée chinoise, à l’opposé du dualisme, adopte une logique de l’inclusion pour laquelle l’opposition des contradictoires n’est qu’apparente et se fond dans le devenir incessant qui caractérise l’univers. «Le thème mythique de la lutte entre natures ennemies (dieux et titans, lumière et ténèbres, Dieu et Satan), ce thème n’est pas chinois», note Jacques Gernet. Pour la pensée chinoise, ce sont «des opposés complémentaires, non exclusifs les uns des autres», qui forment la trame du monde. «Il est dans l’ordre du monde, écrit Cheng Hao (1032-1085), que rien n’existe isolément et sans son opposé. Cela est ainsi, non par l’effet d’un arrangement volontaire, mais de façon entièrement spontanée. Chaque fois que j’y songe la nuit, je me mets à danser des mains et des pieds sans m’en rendre compte». Ou encore : «Des dix mille choses du monde, il n’en est aucune qui n’ait son opposé. C’est un yin 阴, un yang 阳, un bien, un mal. Quand le yang croît, le yin décroît. Quand le bien s’accumule, le mal diminue. Quelle n’est pas l’étendue de ce principe ! L’homme n’a pas besoin de connaître autre chose».4
Que la dualité-complémentarité est constitutive de toute réalité, c’est ce que révèle de façon tangible la relation du Ciel et de la Terre. Pour le philosophe du XVIIe siècle Wang Fuzhi (1619-1692), le Ciel est en haut et manifeste son initiative persévérante en pénétrant la Terre ; la Terre est en bas et manifeste sa soumission continue en s’ouvrant au Ciel. «En même temps que leur radicale différence illustre constamment le double mode de la réalité (la transparence de l’invisible, l’obstacle de la densité), Terre et Ciel réalisent l’union la plus intime» qui est «le fonds (fondement) de toute fécondité : de leur différence-corrélation naît le grand fonctionnement du monde, et c’est d’elle que résulte le grand engendrement de tous les existants» explique François Jullien5. Cette marche du monde, comment la penser dans les termes de la métaphysique occidentale, comme le créé et l’incréé, ou l’esprit et la matière ? Considérant le monde dans son dynamisme intrinsèque, la pensée chinoise ignore la notion de matière en tant que chose brute, comme elle ignore la notion d’esprit comme substance séparée. Car l’énergie universelle peut être aussi bien «matière» sous ses formes les plus condensées et «esprit» dans ses aspects les plus subtils.
«S’il n’y avait pas de physique, il n’y aurait pas de métaphysique». Car le monde est «un processus continuel et régulier» dont l’observation dispense de «toute eschatologie religieuse ou interprétation téléologique de sa finalité». À l’opposé de la métaphysique occidentale, cette philosophie de l’immanence affirme la pure processivité des choses. Le réel est mû par un rapport continuel d’interaction entre des contraires qui se transforment continuellement l’un dans l’autre. Il y a de l’invisible, mais il n’existe pas en dehors du visible, il fonctionne corrélativement au visible, «selon l’opposition cyclique du latent et du manifeste». Tandis que la conception occidentale du monde se fonde sur l’idée d’une création primordiale ou du moins d’une unité originelle, la pensée chinoise se déploie dans l’immanence pure. Le cours des choses est un devenir contradictoire sans commencement ni fin, régi par l’opposition-complémentarité du yin-yang. Le caractère dao 道, dans sa signification profonde, désigne le moteur impersonnel qui fait tourner les saisons, l’alternance originaire qui donne son impulsion au fonctionnement de l’univers. L’esprit chinois perçoit le réel comme un «continuel processus d’actualisation découlant de la seule interaction des éléments en jeu, sans l’intervention d’aucun démiurge extérieur».6
Devenir incessant régi par l’alternance des opposés, monisme récusant implicitement toute transcendance : une telle philosophie ne pouvait que favoriser l’avènement d’une pensée dialectique dont Mao Zedong allait formuler le principe : «La cause fondamentale du développement des choses et des phénomènes n’est pas externe, mais interne ; elle se trouve dans les contradictions internes des choses et des phénomènes eux-mêmes. Toute chose, tout phénomène implique ces contradictions d’où procèdent son mouvement et son développement. Ces contradictions, inhérentes aux choses et aux phénomènes, sont la cause fondamentale de leur développement, alors que leur liaison mutuelle et leur action réciproque n’en constituent que les causes secondes». C’est pourquoi «les aspects contradictoires ne peuvent exister isolément, l’un sans l’autre. Si l’un des deux aspects opposés, contradictoires, fait défaut, la condition d’existence de l’autre aspect disparaît aussi. Réfléchissez : l’un quelconque des deux aspects contradictoires d’une chose ou d’un concept né dans l’esprit des hommes peut-il exister indépendamment de l’autre ? Sans vie, pas de mort ; sans mort, pas de vie. Sans malheur, pas de bonheur ; sans bonheur, pas de malheur. Sans facile, pas de difficile ; sans difficile, pas de facile. Sans propriétaire foncier, pas de fermier ; sans fermier, pas de propriétaire foncier. Sans bourgeoisie, pas de prolétariat ; sans prolétariat, pas de bourgeoisie. Sans oppression nationale par l’impérialisme, pas de colonies et de semi-colonies ; sans colonies et semi-colonies, pas d’oppression nationale par l’impérialisme».7
Pour accéder à la pensée dialectique, les Européens ont eu besoin de la Logique de Hegel. Les Chinois, en revanche, sont passés directement du yin-yang au matérialisme dialectique sinisé par Mao Zedong. Que le déploiement des contradictions est le véritable moteur de l’histoire, comment l’auraient-ils ignoré ? Depuis la haute Antiquité, le mouvement de la pensée chinoise ne cesse de ressaisir celui des choses mêmes. En formulant le mouvement impersonnel qui anime l’univers dans les termes d’une dualité des opposés-complémentaires, elle décrit ce qu’Alexandre Kojève dans son commentaire de Hegel nomme la «dialectique du réel» : un processus indéfini d’auto-dépassement dans lequel les contradictions s’aiguisent et se résolvent sans cesse pour accoucher du nouveau en dépassant l’ancien. Aussi les Chinois savent-ils que seule la compréhension des contradictions, en politique, fonde une stratégie efficace. Un exemple célèbre est fourni par la décision des communistes de s’allier avec le Guomindang au lendemain de l’incident de Xi’an en 1936. Lorsqu’un général nationaliste se rebelle contre Jiang Jieshi accusé de faiblesse face à l’envahisseur japonais, Mao Zedong ne saisit pas cette occasion pour éliminer le chef nationaliste : il le fait libérer et l’oblige à sceller un nouveau «Front uni» contre l’agresseur nippon. Car la contradiction principale oppose le peuple chinois à l’occupant étranger, et non le gouvernement nationaliste au parti communiste. Contradiction secondaire, l’antagonisme entre les deux partis passe au second plan.
2. L’histoire comme alternance
Mouvement rythmé par l’alternance des contraires, le cours des choses est ce qui donne sa consistance à l’histoire humaine. Si les Chinois se passent fort bien d’une écriture révélée (au sens chrétien des Saintes Écritures), ils connaissent l’écriture révélatrice. Née d’une science de l’avenir (la divination), l’idéographie sert aussi à fonder une science du passé. De même que le devin identifie sur les écailles de tortue les signes annonciateurs des événements à venir, le scribe note scrupuleusement dans ses annales les événements destinés à passer à la postérité. C’est pourquoi l’histoire entendue comme recension et interprétation des faits dignes d’être notés, comme l’activité divinatoire, repose sur une cosmologie : les lois de l’histoire sont les mêmes que celles de la nature. Comme l’écrit le lettré de l’époque des Han Dong Zhongshu (179-104 av. J.-C.), «le Ciel et l’homme ne font qu’un». De tous les êtres existants, l’homme est le seul dans la constitution duquel se retrouve fidèlement celle du cosmos, avec les 360 articulations de son squelette correspondant au nombre céleste des jours de l’année, avec son corps de chair correspondant à la consistance de la terre, avec la finesse de yeux et des oreilles correspondant à l’image du soleil et de la lune, etc. Une spéculation, on le voit, qui procède à l’inverse de l’anthropomorphisme : ce n’est pas le Ciel qui est représenté à l’image de l’homme, mais l’homme qui est représenté à l’image du Ciel et de la Terre.
Dans cette interprétation cosmologique de l’histoire, les mouvements de la société humaine correspondent alors aux mouvements du Ciel et de la Terre8. De même nature que les phénomènes géologiques, les changements dynastiques sont les cas d’espèce d’une tectonique des forces régissant l’univers. Mais si «le Ciel et la Terre sont en résonance» et si «les dix mille êtres vivent en se transformant», seuls les hommes peuvent se transformer moralement. Le caractère cosmologique du monde social n’est pas incompatible avec son historicité. Car la loi morale peut être bafouée par la barbarie qui ignore les rites, et les hommes peuvent dévier de la voie droite. Le bon gouvernement fait régner la prospérité, mais le mauvais gouvernement provoque des réactions cosmiques, sous forme de calamités dont les anomalies, correspondant au désordre social, se signalent par des météores extraordinaires. Manifestant les atteintes portées par les hommes, ces mouvements cosmiques ont donc un sens moral qui se prête à une interprétation subtile. Si «le Ciel ne parle pas», dit Confucius, il appartient aux lettrés d’en identifier les signes. Mais cette interprétation n’est jamais de type providentialiste : loin de refléter un dessein transcendant, le cours des choses obéit au jeu immanent des forces combinées du yin-yang.
La conception confucéenne de l’histoire implique bien un jugement moral, puisque c’est en regard des cinq principes que s’apprécie la bonne ou la mauvaise conduite : l’humanité, le devoir, les rites, la raison et la loyauté. Mais cette échelle de valeurs ne présuppose aucune finalité supérieure, elle ne fonde nullement l’idée d’un progrès irrésistible. À l’inverse, l’idée ancestrale d’un âge d’or irrémédiablement perdu n’est guère plus satisfaisante. Certes, le passage à l’État centralisé à partir du premier empereur constitue un progrès relatif, relève Wang Fuzhi. S’il est inutile de spéculer sur les origines comme sur les fins dernières, on ne peut nier que l’homme se soit élevé par étapes de la barbarie à la culture. Mais peut-on dire pour autant que le progrès gouverne la marche du monde ? Les catastrophes de l’histoire chinoise permettent d’en douter. Lorsque le pays semblait prêt à sombrer dans la sauvagerie lors de l’effondrement des Han, au IIIe siècle, on voyait bien que la régression était possible. Il n’y a donc ni âge d’or révolu, ni progrès irrésistible : aucune linéarité univoque ne dicte le cours des choses. Au demeurant, note Wang Fuzhi, rien ne prouve qu’il n’y avait pas ailleurs des peuples civilisés à l’époque où les Chinois, eux, vivaient comme des sauvages.9
Riche d’enseignements, l’histoire chinoise montre surtout que le flux des événements obéit au jeu des alternances. Depuis deux mille ans, le Nord et le Sud de la Chine se disputent le premier rôle. Dans l’Antiquité, c’est le Nord qui constituait le berceau de la civilisation chinoise. Puis ce foyer se déplace lentement vers le Sud, tandis que le Nord retombe par degrés dans l’obscurité. À partir des Ming, la culture s’est concentrée aux alentours du Grand Fleuve, tandis que les plaines septentrionales sont livrées à la barbarie. Cette alternance entre l’essor et le déclin donne son rythme à l’histoire politique. Faut-il calquer ce processus sur le cycle de la nature, conçu traditionnellement comme l’interaction des «cinq éléments» ? La succession des dynasties s’explique-t-elle par la prédominance du métal sur le bois, du feu sur le métal, de l’eau sur le feu, de la terre sur l’eau ? Dans cette conception archaïque, l’histoire se présente comme une série d’enchaînements clos et répétitifs où chaque dynastie correspond à un élément cyclique, une vertu, une couleur. Totalité unifiée, chaque lignée impériale cède la place à la suivante en vertu d’une nécessité cosmologique. Mais pour Wang Fuzhi, cette interprétation a surtout servi à couvrir les pires usurpations : chaque chef de bande s’est attribué pompeusement les signes d’une légitimité douteuse, tels ces «Barbares» qui prétendaient à l’Empire au IIIe et au IVe siècle.
Toute conception unilinéaire de l’histoire repose donc sur une idée fausse. Entre les grandes dynasties, la Chine a connu de longues périodes de chaos, véritables trous béants dans une continuité imaginaire. L’ordre ne naît jamais dans le prolongement du désordre, l’unité politique ne résulte pas du morcellement, même s’il lui succède. Une tendance ne s’exerce et ne devient dominante, dans une situation historique donnée, qu’au détriment de la tendance opposée. L’ordre et le désordre, l’unité et le morcellement sont toujours des facteurs rivaux qui animent le cours de l’histoire en s’opposant mutuellement. Ininterrompue, cette tension féconde entre les opposés explique les grandes mutations historiques. En Chine, elle a conduit à l’unification politique à la fin de l’Antiquité, puis au morcellement consécutif à la chute des Han (IIIe siècle). La réunification sous les Sui et les Tang (VIIe-IXe siècle) a précédé l’occupation étrangère au XIe siècle, répétée au XIIIe siècle avec les Mongols et au XVIIe siècle avec les Mandchous. Ainsi l’histoire suit un cours imprévisible où la seule constante est l’alternance de l’union et de la désunion. Elle ne tourne pas en rond, elle suit son cours, mais sa trajectoire n’est jamais rectiligne. Entrecoupée de ruptures qui constituent les points de bascule d’une époque à une autre, elle procède par bonds successifs.
Ces ruptures, pourtant, ne doivent pas faire illusion. Si soudain que puisse paraître un événement, il n’est que l’aboutissement d’une tendance profonde. C’est toujours l’alternance qui mène le cours des choses, et lorsqu’une tendance s’étiole, la tendance opposée prend le dessus. Les deux principes de l’essor et du déclin s’excluent et se repoussent, s’impliquent et se conditionnent mutuellement. «Conflit ouvert, entente tacite : celui des deux principes qui s’actualise contient toujours le principe adverse. À chaque instant, la progression de l’un va de pair avec la régression de l’autre, mais, en même temps, chaque principe qui progresse appelle sa régression prochaine. Le futur est déjà à l’œuvre dans le présent, et le présent qui s’étale est sur le point de passer», note François Jullien. C’est pourquoi le processus historique, pour Wang Fuzhi, obéit à une logique du renversement où la détente appelle la tension et réciproquement. Un excès en appelant un autre, une politique trop pacifiste mène à la guerre, de même qu’une politique trop autoritaire conduit à la révolte et au chaos. Ordre et désordre, essor et déclin, tension et détente, toute histoire passe inexorablement par des hauts et des bas.10
Aussi, pour agir efficacement, faut-il savoir attendre son heure. La véritable sagesse consiste à faire preuve de patience. Sachant que tout processus qui conduit au déséquilibre se fragilise de lui-même à mesure qu’il s’accentue, il faut attendre qu’il ait atteint le stade le plus propice à son renversement pour exercer l’action minimale requise par la situation. Il est fou de vouloir lutter contre le Ciel lorsque le cours naturel des choses est défavorable, mais il est aussi dangereux d’intervenir trop tôt, avant que le processus ait complètement abouti dans le sens souhaité. Lorsque Jiang Jieshi a lancé la cinquième campagne d’annihilation contre la base rouge du Jiangxi, en 1934, Mao Zedong a préféré se dérober à cet assaut et entreprendre la Longue Marche. Faire preuve d’héroïsme en affrontant résolument les troupes ennemies eût conduit à un sacrifice inutile. Pour poursuivre le combat, il fallait préserver à tout prix les forces communistes et reconstituer une nouvelle structure politico-militaire en un lieu plus favorable. Réfugié dans la nouvelle base rouge de Yan’an, Mao a attendu le rétablissement de la situation avant de reprendre l’offensive contre les Japonais, puis contre Jiang Jieshi. Sous l’apparence d’une fuite devant l’ennemi, la Longue Marche a sauvé la révolution chinoise.
Si l’on veut peser sur le cours des choses, il faut analyser la situation de manière objective et détecter la tendance dominante. À cette condition, toute situation particulière devient intelligible et susceptible d’engendrer une décision stratégique. De ce point de vue, Wang Fuzhi suggère que l’histoire a un sens et que la sagesse consiste à le ressaisir par la pensée pour mieux l’épouser par l’action. Affirmant à sa façon la rationalité de l’histoire, cette philosophie aurait-elle quelque affinité avec celle de Hegel ? Seulement en apparence. Pour le philosophe allemand du XIXe siècle, «la seule idée qu’apporte la philosophie est cette simple idée que la raison gouverne le monde et que par suite l’histoire universelle est rationnelle». En agissant dans l’histoire, les peuples représentent les moments d’un accomplissement universel, celui de l’Esprit. Tout événement important n’est que le moyen par lequel se réalise la finalité de l’univers, c’est-à-dire le plein épanouissement de la liberté humaine. L’histoire est un processus linéaire, même s’il est parsemé de violences, et la «ruse de la raison» consiste à utiliser à ses propres fins les passions humaines, mises au service d’une cause qui les dépasse.
La vision chinoise, au contraire, ignore la téléologie : aucun dessein ne gouverne l’histoire humaine. Ce n’est pas «intentionnellement» que le Ciel et la Terre engendrent l’homme, écrit Wang Chong au Ier siècle. «De l’union de leur souffle, il se trouve que l’homme spontanément est né». Tout ce qui existe est le produit d’un processus naturel, de cet engendrement spontané des «dix mille êtres» qui gouverne le monde au rythme alterné des saisons. Incréé, le monde est tel qu’il est depuis toujours, il n’a ni commencement ni fin. Certes, pour Wang Fuzhi, l’histoire n’est pas dépourvue de sens, puisqu’elle est traversée par des courants contradictoires qui en déterminent les lignes de forces. Pour peu qu’on s’en donne la peine, elle est passible d’une interprétation des tendances qui l’animent, et c’est la marque de la vraie sagesse. Pour les plus audacieux, elle se prête à une action fondée sur la compréhension rationnelle du rapport de forces, et c’est la clé de la réussite politique. Mais le sens de l’histoire ne saurait s’entendre de façon univoque. Aucune eschatologie n’ordonne le cours des choses aux fins dernières de l’humanité. L’histoire est un processus naturel, sans origine assignable ni aboutissement prévisible, qui emporte dans son cours impétueux les peuples du monde. Ce qui signifie, à la fois, que cette histoire n’est pas écrite d’avance et que le jeu des opposés peut faire pencher la balance d’un côté comme de l’autre.
3. La primauté du collectif
De même que le cours de l’histoire se déroule selon la loi de l’alternance, l’organisation de la société, pour la pensée chinoise classique, obéit à des règles immuables. Depuis des millénaires, la famille fournit le modèle de toute construction sociale. Ancrées dans notre constitution biologique, les relations de parenté sont chargées de sentiments d’affection et de respect. Elles déterminent les rapports naturels entre parents et enfants, frères et sœurs, époux et épouses. Or ces rapports, précisément parce qu’ils sont inscrits dans la nature, sont crédités par la pensée chinoise d’une valeur exemplaire. C’est sur ce fondement incontestable que sont établies les institutions sociales. Les relations familiales elles-mêmes sont codifiées, organisées autour des rites du mariage et du culte des ancêtres. En dehors de la famille, les relations utiles à la vie commune sont calquées sur les relations familiales : entre habitants d’un même village, entre maître et disciples, entre employés d’un même patron, entre représentants de l’autorité et sujets qui leur obéissent. Les rapports de toutes sortes qui forment la texture de la société s’inspirent des relations de parenté.
Dans cette conception, l’empereur lui-même est comme le père de ses sujets, de même que le fonctionnaire lettré est le tuteur des habitants de sa circonscription. La loi naturelle organise idéalement l’ensemble des rapports sociaux, assignant à chacun la place qui lui revient. Aussi cette société traditionnelle est-elle foncièrement inégalitaire. Comme la famille patriarcale, elle hiérarchise les individus selon l’âge, le sexe et la fonction, imposant de multiples dénivellations statutaires dont le ritualisme raffine à l’extrême les marques extérieures. Pas plus que la société européenne d’Ancien Régime, la société chinoise traditionnelle ne postule l’égalité de droit entre les hommes. Loin d’émaner d’une décision collective, l’organisation sociale est inscrite dans la nature des choses. En se calquant sur une hiérarchie présumée naturelle, la société institue une différenciation précise des devoirs imposés à chacun par sa position sociale. Et l’accomplissement de ces devoirs est d’autant plus impératif qu’il est soutenu par un sentiment d’appartenance dont l’archétype est le sentiment familial. Tout en donnant à l’individu ce qui lui revient, les communautés familiales, villageoises ou corporatives fournissent son assise au «pays-famille».11
Si l’idée d’une hiérarchie naturelle a été réfutée par la pensée moderne, la conception relationnelle de l’existence, en revanche, est une donnée anthropologique du monde chinois. La société chinoise est une société holiste dans laquelle la famille l’emporte sur les personnes, le clan sur les familles, la société sur les clans. La société est faite d’un tissu de relations structurelles à l’image de la nature, où la Terre communique avec le Ciel. C’est pourquoi, pour la philosophie chinoise, l’individu n’est pas substance mais relation. Il n’est pas une monade séparée des autres, mais le foyer d’interactions multiples. Dans ces conditions, participer à l’effort commun n’est pas une contrainte, c’est une gratification. L’éducation du lettré, selon Confucius (551-479 av. J.-C.), vise à former un homme capable, à la fois, de devenir un homme de bien et de servir la communauté à laquelle il appartient. Car l’accomplissement moral est indissociable de l’attachement à l’intérêt commun. La tâche des fonctionnaires lettrés est de gouverner les autres pour leur plus grand bien : loin de se tenir en retrait pour s’adonner à la spéculation intellectuelle, ils doivent contribuer à l’harmonisation de la vie collective. Car la vertu principale, c’est la vertu d’humanité, le sens de l’humain, ren 仁. Ce caractère se compose du radical «homme» et du signe «deux», suggérant que le moi ne saurait se concevoir comme une entité isolée, mais comme un foyer d’activité qui s’illumine au contact d’autres foyers similaires.12
Cette vertu d’humanité, Confucius la résume par la formule suivante : «Mansuétude, n’est-ce pas le maître mot ? Ce que tu ne voudrais pas qu’on t’inflige, ne l’inflige pas aux autres». Ou encore : «Pratiquer le ren, c’est commencer par soi-même, vouloir établir les autres autant qu’on veut s’établir soi-même, et souhaiter leur accomplissement autant qu’on souhaite le sien. Puise en toi l’idée de ce que tu peux faire pour les autres – voilà qui te mettra dans le sens du ren !»13 Cette aptitude morale ne désigne pas seulement la capacité à s’améliorer individuellement, mais de bâtir des relations avec les autres qui soient fondées sur la solidarité et la réciprocité. L’enseignement éthique de Confucius prône les vertus indispensables à l’exercice réussi du métier d’homme. L’essentiel est d’accomplir les devoirs correspondant aux états définis par la société et occupés par les individus. Il y a cinq relations fondamentales : entre père et fils, aîné et cadet, mari et femme, prince et sujet, entre amis. Dissymétriques par nature, elles impliquent une hiérarchie interpersonnelle. La plus importante est la relation entre le père et le fils : lien affectif privilégié, il conditionne la transmission du nom et le culte des ancêtres. Reliant le présent au passé, parfaite illustration de la réciprocité, la piété filiale est la vertu d’humanité par excellence. Réponse naturelle de l’enfant à l’amour que lui portent ses parents, elle fonde la solidarité inébranlable entre les générations. Consacrée par les rites, elle irrigue les relations sociales de cette dévotion respectueuse qui entoure les Anciens, avant et après leur mort.
L’extension de la vertu d’humanité aux autres groupes familiaux, puis de proche en proche à l’humanité entière, fonde un véritable humanisme. Cet élargissement par cercles concentriques est évoqué dans l’ouverture de la Grande Étude, l’un des quatre Classiques attribué à Zengzi (505-435 av. J.-C.), disciple de Confucius : «Dans l’Antiquité, pour faire resplendir la lumière de la vertu pour tout l’univers, on commençait par ordonner son propre pays. Pour ordonner son propre pays, on commençait par régler sa propre maison. Pour régler sa propre maison, on commençait par se perfectionner soi-même». Entre la morale personnelle, l’harmonie familiale et la pratique politique, il n’y a aucune solution de continuité. La famille est une extension de l’individu comme l’État est une extension de la famille. Le même processus de perfectionnement traverse les différentes strates de l’existence. Cet humanisme est d’autant plus remarquable qu’il subvertit l’ordre aristocratique en insistant sur le perfectionnement de soi-même. Si la nature humaine est perfectible à l’infini, l’amélioration de soi est à la portée de tous les hommes de valeur. Confucius proclame alors une vérité qui fera date : la véritable noblesse est celle du cœur, et non celle du sang. L’une est reçue à la naissance, l’autre s’acquiert par la pratique.
Dans la Chine contemporaine, la question du gouvernement par la vertu est redevenue d’actualité. Dès son accession au pouvoir, Xi Jinping a lancé une vigoureuse campagne contre la corruption. Comme le souligne Cao Jinqing, professeur de sociologie à l’Université de Shanghai, la capacité de l’élite dirigeante à se montrer vertueuse est déterminante : «Si ceux qui détiennent le pouvoir sont incapables de résister à la tentation d’obtenir des gains matériels par l’exercice du pouvoir, ou si, une fois que les intérêts matériels sont devenus la chose la plus importante, ces détenteurs du pouvoir cherchent à privatiser ces intérêts, en rejetant la bannière du parti communiste et du socialisme, et ne travaillent que pour eux-mêmes, sans défendre le peuple, alors c’est une trahison du mandat du ciel. Si la corruption n’est pas maîtrisée, c’est le parti au pouvoir lui-même qui en souffrira. Nous ne pouvons compter uniquement sur la croissance économique pour maintenir le pouvoir politique. S’appuyer sur les seuls facteurs matériels est une approche insuffisante, et si jamais il y a des revers majeurs sur ce front, les choses peuvent devenir dangereuses. C’est pourquoi la lutte contre la corruption n’est pas un slogan creux. Chacun, quelle que soit sa position, doit être sévèrement puni pour toute infraction à la discipline du parti ou à la loi de l’État. Le mandat céleste vous a été donné, et vous ne pouvez pas agir uniquement dans votre propre intérêt, mais vous devez défendre le peuple».14
L’éthique confucéenne est si intimement mêlée à la culture chinoise qu’elle n’a cessé d’inspirer la réflexion philosophique et l’action politique. Pour le philosophe contemporain Zhao Tingyang, Confucius a montré que l’homme se définit «par ce qu’il fait, non par ce qu’il est». Le scepticisme confucéen nous invite à nous défier de toute interprétation religieuse du monde humain. Il nous apprend que pour connaître une chose essentielle à notre vie, «il est impératif que son importance soit justifiée par des preuves accessibles dans le monde de l’ici et non par une croyance dans le monde de l’au-delà». En présupposant «l’autonomie du monde de la vie», le confucianisme invite l’être humain à prendre soin de lui-même et à se montrer pleinement responsable de ses actes. L’homme est ce qu’il est parce qu’il noue des rapports sociaux qui lui assignent une place singulière. Sur le plan moral, «l’individu n’est bon qu’à partir du moment où il l’est dans une relation donnée avec autrui». C’est pourquoi Zhao Tingyang défend l’idée d’une «rationalité relationnelle» qui s’oppose à la conception courante de la rationalité comme «calcul rationnel d’intérêts personnels». Fondé sur «la présupposition d’une individualité absolue», l’individualisme moderne sous-entend que «les intérêts exclusifs d’un individu priment en importance sur les intérêts communs». Or cet individualisme est «particulièrement irrationnel», car «l’intérêt maximal d’un individu n’est pas nécessairement et exclusivement personnel».
En réalité, notre intérêt maximal coïncide avec «un intérêt partagé que seule la relation peut instaurer». Par exemple, l’amour, l’amitié, la confiance ou le respect constituent «autant d’intérêts qui ne sauraient être divisés». En réalité, «mon existence n’est possible et ne fait sens qu’à la condition que je coexiste avec autrui». Ce que révèle l’expérience humaine, «c’est que tous les problèmes de l’existence (le conflit et la coopération, la guerre et la paix, le bonheur et le malheur) doivent être résolus à travers la coexistence». C’est pourquoi on peut affirmer que chez l’homme «la coexistence précède l’existence». Mais si l’être humain est fondé sur la relation, il faut également admettre une autre vérité : la primauté des devoirs. «Le soutien inconditionnel apporté à autrui dans les situations difficiles», par exemple, ou «la gratitude à l’égard de ceux qui ont offert leur aide désintéressée» relèvent d’une véritable éthique de la relation. Certes, la reconnaissance des droits humains contribue à un monde meilleur, et la philosophie moderne a montré leur importance. Mais «du point de vue de l’ontologie de la coexistence», la prétention à des droits inconditionnels rompt «l’équilibre nécessaire entre les droits et les devoirs». Contre cet individualisme, il faut affirmer que c’est l’accomplissement des devoirs qui garantit l’exercice des droits. Seule cette réciprocité rendra possible «l’authentique salut du monde», loin du «salut hypothétique» promis par un «Dieu céleste».15
4. Le mandat du ciel
Parmi les devoirs incombant aux hommes vivant en société, ceux qui s’imposent aux dirigeants revêtent une importance particulière. L’équilibre de la société, en effet, dépend de leur capacité à garantir la paix et l’harmonie. Contrairement à une idée reçue, la pensée chinoise classique ne s’intéresse pas seulement à la façon d’exercer le pouvoir. Elle interroge aussi, explicitement, les conditions de sa légitimité. Cette réflexion a de lointaines origines. Pour la philosophie chinoise de l’Antiquité, la légitimité du pouvoir lui vient de la délégation de souveraineté octroyée par le Ciel. Principe impersonnel qui régit le mouvement universel des choses, celui-ci attribue la responsabilité du pouvoir royal, puis impérial, à ceux qui s’en montrent dignes. Le souverain est donc avant tout le mandataire du Ciel, tenu de l’honorer comme un père, ce qui fait de l’empereur le Fils du Ciel. Mais l’existence du mandat céleste inclut toujours la possibilité d’un changement de mandataire. Si le détenteur de la puissance terrestre se montre indigne de la fonction, en effet, le Ciel peut lui retirer son mandat. Il le confie alors à un nouveau souverain, fondateur à son tour d’une nouvelle dynastie, qui n’est autre que le héros qui a pris tous les risques pour renverser le souverain indigne.
Cette théorie visait à résoudre un problème essentiel : comment garantir une succession légitime ? Pour y répondre, Mozi (479-392 av. J.-C.) présente une version novatrice de la légende du monarque Yao : «Il y a longtemps, Shun cultivait la terre au mont Li, faisait des poteries sur les bords du Fleuve jaune et allait pêcher dans les marais de Lei (…) Lorsque Yao découvrit Shun sur les rives Nord du marais de Fu, il l’éleva à la dignité de Fils du Ciel et lui transmit l’administration du monde sous le Ciel, assurant par là un bon gouvernement du peuple». Avec ce récit, Mozi invalide le principe d’une succession dynastique où la généalogie est censée garantir la qualité du titulaire. Ce sont les aptitudes personnelles, et non les origines familiales, qui légitiment l’exercice du pouvoir. Mais le penseur ne se contente pas de subvertir la règle de la transmission héréditaire de la fonction royale. Il conçoit aussi le Ciel comme une puissance rectificatrice qui destitue les mauvais souverains : «Dans l’Antiquité, les rois violents des Trois dynasties haïssaient le monde sous le Ciel sans discernement et commettaient des crimes». Alors le Ciel les punit, «faisant en sorte que les pères et les fils soient dispersés, que leur pays et leurs familles soient détruits (…) Les gens du peuple les condamnèrent, cette désapprobation se transmit de père en petit-fils pendant une myriade de générations» et «le peuple les appela les souverains de perdition».16
Depuis l’Antiquité, la théorie du mandat du Ciel est indissociable de la primauté reconnue au peuple. C’est dans Le Grand Serment, daté de la dynastie des Zhou (1046-256 av. J.-C.), que l’on trouve la phrase célèbre : «Le Ciel voit à travers les yeux du peuple et entend à travers ses oreilles». Un autre passage dit aussi : «Le Ciel suit inévitablement les désirs du peuple». Comment interpréter ces formules ? Elles signifient d’abord que les intentions du Ciel sont discernables dans les sentiments du peuple, comme si la volonté populaire devait être traduite dans un langage cosmologique pour s’imposer à tous. Mais elles indiquent aussi que l’intervention du Ciel dans les affaires humaines vise à défendre le peuple. Un souverain oppressif qui néglige les besoins de ses sujets s’expose à des sanctions. Ainsi les fautes commises par le dernier roi des Shang ont poussé le Ciel à choisir un nouveau maître du peuple. De même, la cruauté de Zhouxin poussa le ciel, ayant pitié du «peuple des quatre coins» à remplacer une fois encore son «fils premier». Le nouveau titulaire, le roi Wen, était en effet particulièrement apte à s’occuper du «petit peuple» et il obtint aisément le soutien du Ciel. Et si la prestigieuse dynastie Zhou considérait que «protéger le peuple» était son principal devoir, c’est qu’elle voulait éviter le sort funeste des deux dynasties précédentes, Xia et Shang, renversées pour avoir manqué à leurs obligations.
Énoncée dès l’époque ancestrale des Zhou, la primauté du peuple dans l’ordre politique est constamment rappelée par le grand philosophe confucéen Mengzi (371-288 av. J.-C.) : «Le peuple est ce qui est de plus honorable ; viennent ensuite les autels du Sol et des Moissons ; le souverain est en dernier. Aussi, celui qui gagne le soutien de la multitude devient le Fils du Ciel ; celui qui gagne le soutien du Fils du Ciel devient un seigneur ; celui qui gagne le soutien du seigneur devient un noble». Dans le système monarchique qui est celui de la Chine depuis les premières dynasties de l’Antiquité (Xia, Shang, Zhou) jusqu’à l’effondrement de l’empire Qing (1911), le peuple était-il l’objet des largesses du souverain, ou avait-il son mot à dire sur la conduite des affaires ? «Les réponses qui furent apportées à ces questions diffèrent considérablement», note l’historien Yuri Pines. «Certains chercheurs estiment que la voie chinoise traditionnelle est paternaliste, d’autres soutiennent que le peuple n’était pas censé profiter passivement d’un État bienveillant, son point de vue sur l’activité du gouvernement étant extrêmement important». Le débat est ouvert. Même si la Chine ancienne ne connut pas de «régime représentatif», les penseurs de l’époque des Royaumes combattants affirment que le peuple peut et doit peser sur les décisions politiques.
C’est pourquoi Mengzi laïcise volontiers la théorie du mandat du Ciel : pour la réussite d’une entreprise politique, l’assentiment populaire n’est-il pas l’essentiel ? Les mauvais souverains, rappelle-t-il, «perdirent le monde sous le Ciel parce qu’ils perdirent le peuple. Ils perdirent le peuple parce qu’ils perdirent les cœurs. Il y a un moyen de gagner le monde sous le Ciel : lorsque vous gagnez le peuple, vous gagnez le monde. Il y a un moyen de gagner le peuple : lorsque vous gagnez les cœurs, vous gagnez le peuple. Il y a un moyen de gagner les cœurs : rassemblez-les par leurs désirs, ne faites pas ce qu’ils détestent, et c’est tout. Le peuple se tourne vers la bienveillance comme l’eau coule vers le bas et comme les animaux se dirigent vers la savane». Un autre penseur, Shen Dao, souligne que «le Fils du Ciel est établi dans l’intérêt du monde sous le Ciel», ce qui semble tempérer le pouvoir monarchique en lui assignant la mission de servir ses sujets. Dans Les Printemps et automnes du Sieur Lü, on lit également : «Le monde sous le Ciel n’appartient pas à un homme unique. L’harmonie du yin et du yang ne prolonge pas la vie d’une seule espèce, la rosée bienfaisante et la pluie opportune ne profitent pas à une créature unique, le souverain de la myriade de peuples ne suit pas les fantaisies d’un seul homme».
La formule «pour le peuple», on le voit, sert aussi bien à critiquer le pouvoir qu’à le légitimer : en désignant l’objet même de l’activité politique, elle fournit un critère d’appréciation du comportement des dirigeants. Une telle idée ne se trouve pas seulement chez l’optimiste Mengzi, penseur confucéen le plus favorable au peuple. La nécessité de «gagner les cœurs» est également affirmée par le pessimiste Xunzi (298-238 av. J.-C.), souvent comparé à Hobbes : «Quand les chevaux sont effrayés par les chars, l’homme supérieur qui les conduit n’est pas tranquille. Quand les chevaux sont effrayés, le mieux est de les calmer. Quand le peuple a peur de son gouvernement, le mieux est de lui être agréable. Sélectionnez les sages et les bons, élevez les sincères et les respectueux, promouvez la piété filiale et le respect entre frères, prenez soin des veuves et des orphelins, aidez les pauvres et les indigents. Alors le peuple sera tranquille avec ce gouvernement. Lorsque le peuple est tranquille avec son gouvernement, l’homme de bien est tranquille à sa place». Le passage du Xunzi se termine par cette très belle formule, empruntée à la tradition : «Le souverain est un bateau et les gens du commun sont l’eau. L’eau peut porter le bateau et parfois elle le renverse».
Bien sûr, le principe monarchique n’est jamais remis en question, sauf par quelques intellectuels anarchisants de sensibilité taoïste. Il est la clé de voûte d’une société patriarcale et hiérarchisée où le lignage détermine la place des individus. Certains textes évoquent des assemblées populaires ou mentionnent la consultation du peuple par le souverain, mais ces pratiques ne signifient pas que les «gens du commun» ont le pouvoir de décision. Aucun penseur de l’Antiquité n’a proposé de modification substantielle de l’organisation des pouvoirs. Le plus audacieux est Mozi, qui préconise une procédure de consultation de la population par les responsables de chaque unité administrative. Associés à la gestion des affaires, les gens du commun pourront alors surveiller ceux qui exercent des fonctions administratives, soit pour les dénoncer, soit pour les promouvoir : «Lorsque vos supérieurs ont tort, vous devez les admonester, et lorsque vos inférieurs sont bons, vous devez les recommander». Mais ce dispositif demeure exceptionnel pour l’époque, et il ne sera guère mis en œuvre.
Pour les penseurs chinois de l’Antiquité, l’État doit être dirigé par une élite intellectuelle dont la mission est de veiller au bien-être du peuple : cela ne signifie pas que les masses, en temps ordinaire, peuvent intervenir directement dans la gestion des affaires publiques. Paternaliste, l’idéal politique confucéen repose sur une distribution des rôles intangible. Lorsqu’un lettré nommé Xu Xing exhorte le souverain à labourer la terre lui-même afin de ne pas exploiter les paysans, Mengzi invalide cette revendication égalitaire en défendant la hiérarchie entre les hommes : «Certains travaillent avec leur cœur, d’autres avec leur force. Ceux qui font fonctionner leur cœur gouvernent les hommes, ceux qui se servent de leur force sont gouvernés. Ceux qui sont gouvernés nourrissent les hommes ; ceux qui gouvernent sont nourris. Voilà le principe juste et universel du monde sous le Ciel». Même si l’éducation s’élargit peu à peu à de nouvelles couches de la population, elle ne changera pas les hommes du jour au lendemain. Or il s’agit d’assurer la paix et l’harmonie ici et maintenant, avec les hommes tels qu’ils sont.
Cette aspiration à la stabilité politique s’explique d’autant plus que les temps sont troublés. La période des Royaumes combattants voit s’effondrer les repères traditionnels. Conquise de haute lutte par Qin Shi Huangdi en 221 av. J.-C., l’unité politique du pays chinois met fin à une série d’affrontements. Mais lorsque Xunzi affirme que «l’eau du peuple peut renverser le bateau du souverain», il ignore que ce pressentiment sera confirmé douze ans plus tard. Une révolte générale, en effet, éclate dans le pays sous la conduite d’un fermier, Chen She. Elle échoue, mais d’autres groupes prennent la relève, et la dynastie Qin finit par succomber sous les coups de l’insurrection. Un siècle plus tard, l’historien Jia Yi fait ce récit : «Chen She vivait dans une maison où la fenêtre était faite du goulot d’une cruche cassée, où une corde servait de gonds à la porte. Il était le serviteur de paysans, un exilé parmi des exilés. Ses capacités n’atteignaient pas la moyenne (…) Se mettant à la tête des déserteurs, il commanda à plusieurs centaines d’hommes, et alla attaquer Qin. Des bâtons coupés leur tenaient lieu d’armes, des perches de bambou leur servaient d’étendards. Le monde sous le Ciel leur fit écho et se rassembla autour de Chen She comme des nuages».
Cette rébellion victorieuse fut la première à l’échelle de toute la Chine. Menée par des paysans, elle illustre le rôle majeur de la lutte des classes dans l’Antiquité. Mais un autre phénomène se fait jour : en se ralliant à l’insurrection, certains membres de l’élite intellectuelle en consacrent la légitimité. Dictée par la situation historique, l’alliance entre paysans insurgés et intellectuels lettrés inaugure une coopération caractéristique de la culture politique chinoise. Lorsque Mao Zedong explique aux cadres du parti, à l’École révolutionnaire de Yan’an, que les insurrections paysannes ont scandé l’histoire chinoise, il s’inscrit dans cette tradition17. Pour la pensée chinoise antique, un acte politique ne saurait être légitime s’il n’a reçu la caution du Ciel. Mais comment se manifeste le jugement du Ciel, sinon par l’assentiment du peuple ? Et comment être assuré de la volonté du peuple, si ce n’est par la réussite de l’entreprise révolutionnaire ? Lorsque la rébellion est couronnée de succès, c’est qu’elle répondait à la situation historique. Le véritable tribunal de l’histoire, c’est le mouvement des masses.
C’est pourquoi la meilleure façon d’éviter les troubles est de s’assurer du bien-être de tous. Lorsque le peuple accorde sa confiance au nouveau souverain, lui remettant les clés du pouvoir impérial, il manifeste la volonté expresse du Ciel. «Le grain est le fondement du peuple, le peuple le fondement de l’État, l’État le fondement de la souveraineté», lit-on dans le Huainanzi (IIe siècle av. J.-C.). A l’époque des Han, Dong Zhongshu (179-104 av. J.-C.) affirme : «Ce n’est pas pour le souverain que le Ciel a créé le peuple, mais c’est pour le peuple que le Ciel a créé le souverain. Si la vertu du souverain est suffisante pour apporter la paix, le Ciel lui accorde son mandat, mais si celui-ci est malfaisant au point de nuire au peuple, le Ciel lui retire le mandat». Il ne faisait que paraphraser Shenzi, auteur de l’époque des Royaumes combattants : «Le fils du Ciel a été établi pour le bénéfice de l’empire et non l’empire pour le bénéfice du fils du Ciel, il en va de même des princes vis à vis des royaumes et des fonctionnaires vis à vis des charges».18
Aussi les penseurs confucéens assument-ils la conséquence logique de la primauté du peuple. Le souverain est comme un bateau porté par les flots : s’il se comporte de façon indigne, il est légitime que le peuple le renverse. L’empereur n’est Fils du Ciel qu’autant que le Ciel l’a désigné comme seul digne de lui rendre un culte. Mais s’il est privé du soutien du Ciel, le souverain n’est plus un monarque respecté : c’est un usurpateur dont le renversement est légitime. Sans ambages, Mengzi va jusqu’à justifier le régicide : «Qui assassine la bienveillance est un vaurien, qui détruit le sens du juste est une brute. Un vaurien doublé d’une brute est un homme de peu. Pour ma part j’ai entendu dire qu’on a exécuté un homme de peu du nom de Zhouxin (c’est-à-dire le dernier souverain de la dynastie des Shang) ; jamais qu’un souverain ait été assassiné». En se montrant indigne de sa fonction, le titulaire du mandat le perd aussitôt, et cette perte ouvre la voie à un changement politique radical. Comme le dit Zhao Tingyang : «Si le mandat du Ciel est perdu, c’est la révolution. Un pouvoir dénué de légitimité ne peut se maintenir que grâce à la violence. Mais la violence est impropre à établir une société efficace et une société inefficace conduit à l’effondrement politique».19
source : Bruno Guigue
- Léon Vandermeersch, «Wangdao, La voie royale, Recherches sur l’esprit des institutions de la Chine archaïque», Editions Youfeng, 2009, p. 271.
- Chen Ming, «La philosophie politique confucéenne face à la globalisation», Diogène, 2008.
- Isabelle Robinet, «L’unité de la pensée chinoise», in La pensée chinoise, Dir. Sylvain Aurous, PUF, 2017.
- Jacques Gernet, «Introduction à la pensée chinoise», in La pensée chinoise, Dir. Sylvain Auroux, PUF, 2017.
- François Jullien, «Procès ou création, Une introduction à la pensée chinoise», Seuil, 1989, p. 30.
- François Jullien, «Fonder la morale», Grasset, 1995, p. 39.
- Mao Zedong, «De la contradiction», août 1937.
- Léon Vandermeersch, «La conception chinoise de l’histoire», in La pensée en Chine aujourd’hui, Gallimard, 2007.
- François Jullien, «La propension des choses», Seuil, p. 186, 1992.
- Ibidem.
- Jean de Miribel et Léon Vandermeersch, «Sagesses chinoises», Flammarion, 1997, p. 100.
- Anne Cheng, «Histoire de la pensée chinoise», Seuil, p. 70.
- Confucius, «Entretiens».
- Cao Jinqing, «Un renouveau centenaire : le récit historique et la mission du Parti communiste chinois», Observer, 7 mai 2014.
- Zhao Tingyang, «Ontologie de la coexistence», Diogène, 2009.
- Yuri Pines, L’invention de la Chine éternelle, Comment les maîtres-penseurs des Royaumes combattants ont construit l’empire le plus long de l’histoire (Ve – IIIe siècles av. J.-C.), Les Belles Lettres, 2013, p. 84. j’emprunte les citations qui suivent à cet ouvrage.
- Mao Zedong, La révolution chinoise et le Parti communiste chinois, décembre 1939.
- Jean Lévi, «Guerre, politique et religion en Chine ancienne et contemporaine», Monde chinois, 2019.
- Zhao Tingyang, Tianxia, «Tout sous un même Ciel», Cerf, 2018, p. 102.

Ce que nous apprend la philosophie politique chinoise (Deuxième partie)
5. Les fonctionnaires lettrés
Pays immense, densément peuplé, la Chine a toujours eu le souci prépondérant de son unité. Mais comment l’assurer sur des bases solides, sinon par l’unicité du souverain ? Dictée par une conception cosmologique du pouvoir, la forme monarchique s’impose comme une évidence : l’unicité du Ciel commande l’unicité du pouvoir terrestre. Mais les formes que revêt l’institution monarchique évoluent très tôt. Tandis qu’en Grèce antique l’institution éphémère de la cité fait figure d’événement singulier, le développement rapide de l’économie et l’accroissement soudain de la population, en Chine, provoquent des transformations profondes. Vidée de ses aspects mythiques, la souveraineté s’identifie à un principe d’ordre anonyme. Pour les classes instruites, le Ciel n’est plus une divinité, comme aux temps archaïques, mais l’expression de l’ordre cosmique. Une critique historisante purge les mythes anciens de tout ce qu’ils avaient d’étrange et les transforme en événements de l’histoire. Les progrès matériels, la continuité du peuplement et l’absence d’obstacles naturels favorisent l’établissement de grandes royautés, bientôt réunies sous la houlette impériale (221 av. J.-C.).
Au cours des trois siècles qui précèdent cette unification, les guerres ont accéléré le processus de centralisation étatique. Avec les Royaumes combattants, le développement d’une infanterie de recrutement paysan et la diffusion d’une métallurgie avancée précipitent le mouvement de l’histoire. Ces innovations techniques fournissent leur base matérielle à des États d’un type nouveau, bureaucratique et centralisé. De nouveaux modes de pensée apparaissent, dictés par la conduite de grandes armées de fantassins et l’administration de pays riches et peuplés. Des conceptions nouvelles justifient la concentration du pouvoir entre les mains du souverain et la suppression des privilèges aristocratiques. Pour faire face à leurs responsabilités, les chefs de royaumes ont désormais besoin de fonctionnaires efficaces et spécialisés. C’est pourquoi la vieille aristocratie est évincée au profit d’une administration nommée, sans attache nobiliaire et soumise à des règlements objectifs. La transmission héréditaire des charges publiques laisse la place au recrutement de fonctionnaires compétents et dévoués.1
S’affirment alors les principes d’une véritable organisation bureaucratique : primauté de la compétence et du mérite, révocabilité des titulaires, évaluation des résultats, dévouement exclusif à l’État, techniques de quantification, prépondérance de l’écrit. Un système objectif de récompenses et de châtiments, inspiré par le régime des armées, permet d’obtenir le meilleur rendement de l’administration. Assistés par d’innombrables secrétaires, gardes et commis, ces «mandarins» sont peu nombreux : 24 000 sous les Ming au XIVe siècle, 40 000 sous les Qing au XIXe siècle, soit un pour 10 000 habitants. L’accomplissement de leur mission obéit à des règles strictes. Les compétences des agents publics sont limitativement définies. L’empereur ne peut intervenir dans les domaines qui sont du ressort de ses subordonnés. Les charges ne peuvent être ni transmises ni achetées, et l’empereur lui-même ne peut en disposer librement. Les abus de pouvoir, l’enrichissement illégal, l’usage privé de biens publics, les erreurs ou les négligences sont sévèrement punis. On ne peut nommer un fonctionnaire dans sa région d’origine, et les durées d’affectation sont réduites. Logés dans les bâtiments de l’administration, les fonctionnaires locaux n’ont pas le droit d’acheter des propriétés dans la circonscription qu’ils administrent.
Le système repose sur une distinction du public et du privé qui s’applique à l’empereur lui-même, lequel ne peut disposer librement des fonds de l’État. Les charges publiques ne sont ni le privilège d’une caste, ni la propriété du souverain. Les manuels qui fixent les règles de conduite pour les fonctionnaires en poste dans les provinces leur recommandent de ne pas mêler affaires privées et activité publique. Un fonctionnaire doit éviter d’employer comme auxiliaire son fils, son gendre ou son beau-frère. Il doit rester en toutes circonstances parfaitement impartial. Comme dit un de ces manuels, «le fonctionnaire n’entretient pas d’amitiés personnelles. Il ne doit pas se laisser influencer par ses penchants». Seules les personnes dotées d’une culture littéraire, morale et politique sont habilitées à exercer des charges publiques. L’idée que des représentants d’intérêts privés puissent décider des affaires de l’État est inconcevable. Le dévouement au bien commun exclut la poursuite des avantages personnels, et ce principe est à la base de l’éducation des classes lettrées d’où sont issus la plupart des fonctionnaires. Même s’ils agissent par carriérisme, ces derniers ne recherchent pas le gain mais le prestige dû à la fonction, l’aisance matérielle n’en étant qu’une conséquence.
Si les serviteurs de l’État sont liés par un devoir de loyauté à l’égard du souverain, ce dernier n’implique aucune obéissance aveugle, aucune servilité. Comme le montre le droit à la «remontrance», la double mission des fonctionnaires est de mettre en garde le souverain contre ses propres écarts de conduite et de l’avertir des dysfonctionnements de la bureaucratie. Dans la tradition confucéenne, ce sont les lettrés – le vivier où sont sélectionnés les bureaucrates – qui disposent du savoir extrait des Classiques. Détenteurs de ce corpus intellectuel, ils ont pour tâche de le faire passer dans les activités publiques. Pour ces fonctionnaires, la véritable loyauté consiste à critiquer les mauvaises décisions, à leurs risques et périls, afin d’éviter au souverain d’encourir le blâme public. Par la suite, l’institution du «censorat» a systématisé ce dispositif. Dotés de pouvoirs étendus, les censeurs peuvent adresser des remontrances aux détenteurs du pouvoir, y compris l’empereur, et mettre en accusation les fonctionnaires. Recevant les plaintes de la population, ils procèdent à des inspections et à des interrogatoires. Tout fonctionnaire peut être suspendu pour violation des règlements, indolence, inefficacité, retards, registres mal tenus, dépenses non prescrites, abus d’autorité, corruption, etc.
Ces administrateurs de haut rang constituent une véritable noblesse d’État. Au contact des populations, les sous-préfets jouent un rôle particulièrement important. La brièveté de leur séjour et les dangers qui menacent leur carrière font qu’ils ont tendance à adopter à partir du XVe siècle une attitude prudente et routinière, mais la doctrine leur enjoint de se préoccuper avant tout du bien-être des gens du peuple et de veiller à la tranquillité publique. Le bon sous-préfet doit développer les activités agricoles, protéger la population contre les calamités en tout genre, contribuer à l’élévation de la moralité publique en promouvant l’instruction pour un nombre croissant d’individus et la lecture commentée des textes officiels. Afin d’assurer la paix civile, il doit encourager les associations d’entraide paysanne ou de défense contre le vol et le banditisme, mais aussi rendre les honneurs qui leur sont dus aux fils pieux et aux veuves chastes. Il met un soin particulier à se montrer humain et accessible aux gens du commun. Il évite autant que possible les procès inutiles et fait en sorte que la plupart des différends soient résolus à l’amiable. Il doit connaître la situation locale et les usages en vigueur, faire appel à ceux qui en ont une longue expérience et constituer son propre service de renseignements.
Particularité chinoise, le recrutement des fonctionnaires par concours est mis en place sous l’empire réunifié des Tang à partir du XIe siècle. Ce système méritocratique distingue d’abord deux types d’examens : le premier donne accès aux diplômes, le second, réservé aux titulaires de ces diplômes, est un examen permettant de choisir les fonctionnaires. L’usage s’introduit par la suite de nommer directement les lauréats sortis dans les premiers rangs. Principale source du recrutement des fonctionnaires jusqu’en 1905, ce système inédit influence le mouvement des idées jusque dans l’Europe des Lumières. «Il n’y a pas de noblesse héréditaire en Chine», écrit François Quesnay au milieu du XVIIIe siècle. «Ce sont les mérites et la valeur d’un homme qui décident de son rang. Les fils du premier ministre de l’empire doivent faire leur propre fortune et ne jouissent pas d’une considération spéciale»2. Imité par les Occidentaux à partir du XIXe siècle, le recrutement par concours trouve sa forme définitive en Chine au XIVe siècle avec ses trois degrés (préfectoral, provincial, impérial) et sa périodicité triennale. L’esprit d’un tel système semble avoir passé l’épreuve des siècles. Pour l’universitaire Yao Yang, «la politique chinoise contemporaine est conforme à la tradition politique confucéenne : l’un des principaux rôles du parti communiste chinois est de sélectionner et de nommer des fonctionnaires, et les recherches universitaires montrent que les fonctionnaires les plus compétents bénéficient des meilleures promotions. C’est un système méritocratique».3
Lors de son instauration sous la dynastie Tang, le système est particulièrement rigoureux. Une enquête de moralité permet de s’assurer au préalable de la fiabilité des candidats. Fondée sur la connaissance des Classiques, une épreuve écrite est imposée dont on juge à la fois la forme et le fond. La présentation, l’élocution et l’écriture sont prises en compte. Jusqu’au XIIIe siècle, il est d’usage d’interdire l’accès des concours aux fils de ministres et de hauts dignitaires, ou du moins de les soumettre à des épreuves supplémentaires. Efficace durant des siècles, le système est progressivement entré en crise. Imaginée à l’origine pour révéler les talents cachés, l’institution des concours a sécrété ses propres poisons : importance prise par l’écrit aux dépens des qualités morales, formalisme des épreuves, interprétation orthodoxe des classiques, recours à l’apprentissage mécanique, etc. Mais les causes du déclin sont surtout sociologiques. Initialement bien rémunérés, les fonctionnaires ne reçoivent à partir du XVe siècle qu’une fraction des ressources indispensables à l’exercice de leurs fonctions. Les empereurs refusant d’accroître la pression fiscale, les fonctionnaires locaux imposent des taxes plus ou moins légales. Ils prennent aussi des libertés avec l’éthique du service public : la corruption se développe à travers la pratique des présents, souvent sollicités dans les relations de caractère hiérarchique.
Pour le philosophe contemporain Gan Yang, le système des examens à son apogée était «le mécanisme politico-culturel le plus fondamental de la Chine traditionnelle». Les Chinois d’aujourd’hui ont tendance à l’oublier, mais «ce dispositif assurait avec efficacité la reproduction des élites de la société chinoise dans son ensemble». En théorie, tous les étudiants pouvaient passer les examens, et si peu d’entre eux réussissaient, tous participaient à cette émulation collective : «À un niveau subconscient, ils s’identifiaient à la pensée et au mode de vie des élites traditionnelles chinoises». Même si l’on échouait aux examens, on faisait toujours partie de l’élite chinoise, et en l’absence de limite d’âge, «on pouvait essayer à nouveau jusqu’à 70 ou 80 ans». Parfois, en cas d’échecs répétés, «l’empereur était impressionné par l’âge du candidat et lui accordait le titre». Conservant l’espoir de réussir, les lettrés constituaient «une élite latente» indispensable à la reproduction ininterrompue de l’élite elle-même. La désintégration du système a contraint la Chine à repenser son organisation sociale. «Nous devons voir l’ensemble du processus, de la fin des Qing à la révolution et à la réforme chinoises, comme un processus continu dont le but est la recherche d’une nouvelle continuité sur laquelle fonder la Chine moderne».4
6. La loi et le rite
«Les rites, qu’est-ce que c’est ? C’est ce qui met de l’ordre dans ce qu’on fait. Quand l’homme de bien agit, il ne manque pas de le faire suivant l’ordre qu’il faut. Ordonner l’État sans rites, ce serait être comme un aveugle qui ne voit pas la forme des choses et qui divague sans savoir quoi ; comme quelqu’un cherchant quelque chose la nuit dans une pièce obscure et qui, sans lampe, ne voit rien (…) La fonction publique est distribuée sans cohérence organique ; les affaires de l’État sont laissées en souffrance ; chacun se conduit en mélangeant les priorités et tout le monde y va du sien sans souci de ce qu’il faut. Dans ces conditions, il n’y a plus aucun principe pour faire régner l’ordre social entre tous». Ce passage des Entretiens de Confucius est éloquent : pour la tradition confucéenne, les rites sont l’expression des relations naturelles entre les individus et les groupes. Ils sont appliqués dans tous les rapports sociaux susceptibles d’intervenir dans les circonstances de la vie : rituels d’admission du nouveau-né dans la famille, de passage à l’âge adulte, de mariage, d’enterrement, de sacrifice aux ancêtres, de banquet, de réunion, de visite à un supérieur, de réception d’un subordonné et bien d’autres. Chaque geste, dans chaque cérémonial, exprime formellement le sens de la conduite sociale prescrite à l’exécutant.
Respecter les rites, c’est calquer son comportement sur une tradition ancestrale et assurer la transmission, de génération en génération, des préceptes qui gouvernent la vie sociale. Parce qu’ils influencent directement le comportement individuel, les rites sont jugés plus efficaces que les lois. Car les lois sont abstraites, elles sont théoriques, tandis que les rites sont concrets, ils ont une valeur pratique. Avec l’observance des rites, il s’agit d’inculquer aux individus les bonnes mœurs, celles qui respectent les hiérarchies traditionnelles, les rapports de préséance entre les parents et les enfants, les aînés et les cadets, les hommes et les femmes, le souverain et ses sujets. Pour le confucianisme, c’est donc en multipliant dans d’innombrables cérémonies des gestes purement formels, d’autant plus faciles à exécuter qu’ils ne coûtent rien, que la norme morale qu’extériorisent ces gestes finira par s’intérioriser. «Nous disons en Occident que l’habitude fabrique une seconde nature, observe Léon Vandermeersch. Le confucianisme considère plutôt que les rites, à partir de l’extériorité du geste, pénètrent l’intérieur de la conscience et y décapent la nature morale de l’homme de la gangue de mauvaises habitudes qui en fausse la véritable spontanéité, laquelle s’inscrit dans le sens de la loi du Ciel».5
La loi et le rite sont des dispositifs formels qui, appliqués aux conduites individuelles, leur imposent des modèles fixés par l’ordre social. Au contraire des règles morales qui ne relèvent que de la conscience, ces dispositifs permettent d’objectiver la volonté des acteurs sociaux en la soumettant à des prescriptions institutionnelles. Mais il y a une différence entre la loi et le rite. Tandis que «la forme juridique est conçue pour s’appliquer à l’acte (par exemple l’acte d’épouser quelqu’un) au moment où il s’accomplit effectivement, la forme rituelle s’applique à un comportement (par exemple le comportement de l’époux vis-à-vis de son épouse) qui n’a pas d’autre objet que sa forme elle-même. La forme juridique s’applique à un acte effectif, alors que la forme rituelle s’applique à un acte seulement virtuel». Quant à l’acte lui-même de se conformer, abstraction faite de son objet soit réel, soit virtuel, on peut dire que «l’acte juridique est un acte plein, chargé de contenu, alors que l’acte rituel un acte vide, un acte de pure forme». C’est pourquoi les rites s’organisent autour de cérémonies codifiées instituées dans tous les domaines afin d’y mettre en vedette, dans de purs exercices d’étiquette, des formes canoniques de comportement.
Les traités classiques distinguent cinq catégories de cérémonies codifiées : celles du culte (principalement du culte des ancêtres), celles des liturgies funéraires, celles des protocoles d’entrevues de toutes sortes, celles des protocoles militaires (à la guerre ou à la chasse) et celles des fêtes familiales et sociales. Sur le modèle des rites canoniques sont calqués dans la vie courante ce que les textes appellent les «rites circonstanciels», c’est-à-dire les formes de comportement convenant aux circonstances ordinaires de la vie. La forme des rites canoniques est inculquée dans des cérémonies savamment réglées, puis généralisée à tous les contacts interpersonnels et intériorisée par chacun dans sa pratique quotidienne. Ce fonctionnement des rites est illustré par l’image des chaussures, qui renforcent le pied pour assurer la marche, de même que les rites guident la pratique. Le ritualisme chinois suppose que le moule de la bonne conduite, s’il est suffisamment renforcé par la pratique des cérémonies codifiées, empêche les mauvaises actions. Un lieu commun est également le parallèle entre la musique, qui touche l’âme et incite de l’intérieur aux belles actions, et les rites, qui, disciplinant le comportement extérieur, agissent du dehors vers le dedans en entraînant l’intériorisation de la bonne conduite.
Les rites servent donc au réglage continu de l’activité humaine, se bornant à amplifier ce qui est restreint et à réduire ce qui est excessif. Ils éduquent en nous le sens du convenable ou de l’adéquat, favorisant notre adaptation aux exigences de la situation. Comme le dit Confucius : «Une manifestation de respect qui n’est pas tempérée par le rituel est fastidieuse ; une prudence qui n’est pas tempérée par le rituel est peureuse ; une bravoure qui n’est pas tempérée par le rituel est violente ; une franchise qui n’est pas tempérée par le rituel est blessante». Ou encore : «Le respect intérieur qui n’atteint pas l’équilibre rituel s’appelle rusticité ; le respect extérieur qui n’atteint pas l’équilibre rituel s’appelle flatterie». Cette correction des excès vaut de la façon la plus générale : «Les rites abrègent ce qui est trop long, allongent ce qui est trop court ; ils retranchent l’excès et comblent le manque», dit Xunzi. À l’instar des facteurs naturels qui s’équilibrent par leur alternance, tels le chaud et le froid, ou le jour et la nuit, les rites confèrent son juste équilibre à l’expression de la joie ou de la tristesse, de l’hostilité ou de la tendresse, etc. Modérateurs, ils retiennent, quand on est pauvre, de se sentir dans la gêne et d’être porté à voler ; et quand on est riche, de s’enorgueillir et de susciter des troubles.
Mais si les rites ne touchent que le comportement extérieur, cela ne signifie pas que l’intention n’a aucune importance. Bien au contraire, l’exécution des gestes rituels n’a aucune valeur si elle n’est pas sincère, de même qu’un acte juridique est nul s’il ne correspond pas à l’intention du sujet agissant. Le formalisme juridique n’intervient que progressivement, une fois prise la décision d’agir, pour imprimer à l’acte effectué la forme requise. Le formalisme rituel, en revanche, agit préalablement, en conditionnant d’avance les décisions d’agir elles-mêmes, en sorte que les actes effectués soient spontanément coulés dans la bonne forme. Si l’acteur social ne se pliait aux formes rituelles qu’hypocritement, il n’en intérioriserait pas la forme, et les rites seraient sans effet. Mais si la capacité des rites à modeler le comportement individuel est indéniable, comment peut-on l’expliquer ? Qu’est-ce qui donne au formalisme extérieur des rites assez de force pour transformer les conduites individuelles ? Pour les Chinois, c’est parce que les rites ont des racines religieuses. Le mot qui désigne les rites, li 禮, signifie étymologiquement libation, de sorte que, la libation étant ce qu’il y a de plus commun à toutes les cérémonies religieuses, le mot a fini par signifier le cérémonial lui-même.
L’ancienne religion chinoise, se convertissant en cosmologie du yin-yang, s’est peu à peu purgée de la croyance grossière en la puissance magique des esprits. Mais toutes les cérémonies du culte ont été conservées : elles ont seulement perdu leur relation avec la surnature pour devenir des exercices rituels. Phénomène historique sans équivalent, la permanence d’un ritualisme dépouillé de ses vertus magico-religieuses s’explique ainsi par ses effets sur la société. Le conditionnement par les rites est d’autant plus puissant qu’il est discret. Opérant en douceur, au fil des jours, il oriente insensiblement la conduite en imposant des gestes obligatoires. Comme l’explique un passage des Mémoires sur les rites (Liji) : «De façon générale, ce qui fait que les hommes sont des hommes, c’est la ritualité. Là où commence la ritualité, c’est dans la rectitude du maintien, dans la modération des expressions de physionomie, dans la politesse du discours. Quand le maintien est correct, quand les expressions de physionomie sont modérées, quand le discours est poli, alors la ritualité est parfaite. Et par là se font justes les rapports entre prince et sujet, se font affectueux les rapports entre père et fils, se font conciliants les rapports entre aînés et cadets».
Au XVIIe siècle, Montesquieu a décrit avec perspicacité ce rôle du ritualisme dans la régulation des rapports sociaux : «Les législateurs de la Chine firent plus ; ils confondirent la religion, les lois, les mœurs et les manières : tout cela fut la morale, tout cela fut la vertu. Les préceptes qui regardaient ces quatre points furent ce qu’on appela les rites». La tradition chinoise, en effet, n’introduit aucune césure entre l’absolu visé par le religieux et le familier vécu dans ses usages quotidiens. Conçues comme le prolongement des pratiques cultuelles, les mœurs les plus communes s’approfondissent dans la vénération de l’ordre du monde. Seul l’esprit occidental pouvait «introduire une fracture entre l’idéal et l’ordinaire, là où le monde chinois voit plutôt une conduite d’un seul tenant, allant de l’observation des rites dans le temple des ancêtres aux règles élémentaires de la politesse», observe François Jullien. Pour l’éthique confucéenne, une attitude respectueuse à l’égard des autres et de soi-même s’impose en toutes circonstances. Distinguant la civilisation de la barbarie, les vertus excèdent le champ du religieux, elles saturent la trame des relations sociales, et leur centre de gravité est cette valeur tombée en désuétude dans le monde occidental, la «civilité», dont Montesquieu note justement l’importance chez les Chinois.François Jullien, «L’invention de l’idéal, et le destin de l’Europe», Gallimard, 2017, p. 275.6
Si la force du ritualisme chinois lui vient du sentiment religieux, il exerce ses effets, toutefois, en mettant entre parenthèses sa finalité surnaturelle. À son disciple Zi Lu qui lui demande comment servir les esprits, Confucius répond que le problème n’est pas de servir les esprits, mais de gérer les affaires humaines. «Le confucianisme ne communique pas avec les esprits pour demander une protection par la prière, l’adoration et d’autres moyens religieux, et il n’aspire pas non plus à une vie éternelle dans un royaume transcendant», explique le philosophe contemporain Xu Jilin. «Il se concentre sur la vie réelle telle qu’elle est vécue et, par le biais de la transformation civile, en employant les rituels de la vie quotidienne, transmet les doctrines confucéennes dans le cœur des gens, produisant d’excellentes coutumes». Le confucianisme «ne définit pas le sens de la vie et les valeurs ultimes qui relèvent de l’ordre spirituel individuel, mais il construit plutôt un ordre éthique et moral communément partagé par la société dans son ensemble»7. Plus la société est ritualisée, plus s’exerce sur chaque individu un conditionnement bénéfique. C’est pourquoi, disent les Mémoires sur les rites, «la transformation éducative exercée par les rites est subtile : elle arrête la dépravation au stade où celle-ci n’a pas encore pris forme. Elle fait que l’homme de jour en jour tend vers le bien et s’éloigne du crime sans que lui-même s’en rende compte ; c’est pourquoi les anciens souverains tenaient les rites en honneur».
Cette ritualisation des rapports sociaux s’accompagne d’une forte prégnance du sentiment de la honte. «Quand le bon ordre est assuré par les rites, le sentiment de la face règne, et la règle est respectée», dit Confucius. Le ressort du ritualisme réside dans la pression sociale qui s’exerce à travers la crainte de «perdre la face». La prévalence d’un tel sentiment est liée au sens d’une valeur qui reflète l’essence même du ritualisme : le respect. Dans les Mémoires sur les rites, on lit que «ce qui résulte de la discipline des attitudes par l’application des rites, c’est le respect», et que «c’est du respect que résulte le prestige». Le respect qu’on inspire est à la mesure du respect qu’on témoigne. Tout comportement rituel est respectueux, quelle que soit la place dans la hiérarchie sociale de celui à qui il s’adresse. Dans tous les cas, c’est en reconnaissant la dignité d’autrui que l’on acquiert sa propre dignité. Mais la pression sociale n’a jamais suffi, même dans la société la plus ritualisée, à empêcher les actes contraires à l’ordre social. Crimes et délits ont toujours été sanctionnés en Chine par la loi pénale. «Quand on a perdu le sens des rites, on tombe sous l’emprise des châtiments», déclare un préfet de police à la fin du Ier siècle de notre ère. C’est pourquoi la philosophie chinoise, avec la doctrine légiste, a aussi approfondi la question des rapports entre le pouvoir et la loi.
7. Le pouvoir et la loi
Cette nouvelle pensée politique a d’abord été formulée par Shang Yang (390-338 av. J.-C.), premier ministre du puissant royaume de Qin. La doctrine prône un système de gouvernement rigoureusement rationnel, capable d’élever l’État au statut de puissance hégémonique. Vérification par la pratique : c’est en adoptant ce régime draconien que la dynastie Qin a effectivement vaincu les autres royaumes et fondé le premier empire chinois. Mais ce fut au prix d’une dictature insupportable, bientôt renversée au profit de la dynastie Han qui, en réaction, a adopté l’éthique confucéenne comme idéologie d’État. Une victoire posthume de Confucius qu’il faut relativiser : pour maintenir l’unité de l’État, les Han perpétuent les institutions héritées du légisme en matière de centralisation administrative et de code pénal. La complémentarité entre le ritualisme confucianiste et l’autoritarisme légiste, en réalité, demeurera la marque de l’empire chinois pendant deux millénaires. Après Shang Yang, c’est Han Fei (280-234 av. J.-C.) qui donne au légisme sa consistance théorique. Dernier-né des grandes doctrines de la Chine antique, il inspire la politique centralisatrice du premier empire. De façon plus ou moins voilée, il restera la référence théorique de tous les gouvernements forts de la Chine impériale.
Perfectionnant la doctrine, Han Fei conçoit l’action du souverain sur le modèle du dao 道, le principe qui préside au cours du monde. De même que le dao est la source de toutes les normes, le souverain est l’origine de toutes les règles, tout en étant lui-même au-delà de toute norme et de toute règle. À l’image du dao, le souverain est Un. Indispensable à la centralisation de l’autorité, cette unicité du pouvoir politique est la contrepartie humaine de l’unicité du dao. Ce dernier régit les choses parce qu’il est hors des choses. De même, le souverain exerce la souveraineté parce qu’il est distinct de la société qu’il contrôle. Mais sa domination n’est pas arbitraire. L’adéquation entre la société et la nature, en effet, garantit la correspondance entre les mérites individuels et leur rétribution légitime. À condition d’adopter une grille d’évaluation objective, rien ne s’oppose à une qualification impartiale des agissements individuels. C’est pourquoi le système nécessite un contrôle de la population par une administration omniprésente, qui veille scrupuleusement au respect et à l’exécution des lois. Et afin d’éviter les abus, s’impose aussi la mise en place d’un dispositif de surveillance de l’administration elle-même.8
On peut difficilement parler de despotisme, puisque l’ordre social est censé refléter l’ordre des choses et non le caprice d’un seul. Aussi vaste que puisse être l’intelligence du souverain, elle ne saurait se mesurer à la réunion des facultés de l’ensemble de ses sujets. Grâce à la loi, grâce à une échelle parfaitement rationnelle des châtiments et des récompenses, le souverain domine ses sujets : il sait tout de leurs plus petites pensées, du moindre de leurs actes. En même temps, le souverain lui-même est totalement soustrait à leur vue et à leur emprise. Il doit présenter aux autres le miroir poli du néant. Émanation de la loi cosmique, il se dépouille de toute détermination, ne prend aucune initiative et laisse tout se faire spontanément. Sans désirs, immobile et vide, il fait corps avec la loi qu’il est chargé d’appliquer. Pour asseoir la légitimité du prince, les institutions épousent fidèlement le mouvement de la spontanéité naturelle. Cessant d’être ressentie comme un cadre contraignant, la loi pousse à agir selon l’intérêt du souverain alors qu’on croit agir dans son propre intérêt. Auto-régulée par des règlements rigoureusement objectifs, la société connaît alors la paix et la stabilité.
Pour exercer le contrôle sur les hommes, il faut donc occuper la position privilégiée qui confère la maîtrise des châtiments et des récompenses. Il suffit que la société se dote d’un chef disposant d’un pouvoir absolu, capable d’avoir prise sur les instincts et de les faire librement jouer : «La loi d’un État où règne l’ordre parfait est obéie aussi naturellement que l’on mange quand on a faim et se couvre quand on a froid : nul besoin d’ordonner». Car qu’est-ce que la loi, sinon une métaphore poétique de la nature ? «C’est ainsi que, dans un monde où règne la paix absolue, la loi est comme la rosée du matin ; la simplicité primitive ne s’étant pas encore dissipée, il n’y a pas de ressentiment dans les âmes ni de récriminations sur les lèvres (…) Le peuple ne perd pas stupidement sa vie dans les razzias et les guerres ; les braves ne voient pas leurs jours écourtés sous les drapeaux, ni les preux leurs noms inscrits dans les chroniques ; les vases sacrificiels ne portent aucun exploit, les fiches des annales restent vierges. C’est ce qui me fait dire qu’il n’est plus grand profit que la simplicité, bonheur plus durable que la paix».
Au IIIe siècle av. J.-C., Han Fei élabore ainsi la théorie inédite d’une souveraineté absolue, impersonnelle et dématérialisée. Elle s’exerce selon des techniques dont le principe ne repose ni sur la valeur du sage, ni sur la virtuosité du gouvernant, mais sur la «position» objective et rationnelle de l’empereur. Le prince de Han Fei, celui qui occupe la position, n’est prince qu’à raison de son impersonnalité, de son invisibilité, de son inactivité. Il n’est prince que dans la mesure de sa résorption dans la Voie, dans le cours des choses. Ce n’est pas un prince en un sens personnel, c’est un principe, un pur vide, qui occupe la position et demeure dans le «non-agir». L’idéal légiste est celui d’un État parfaitement immanent à la société, où la loi fait régner un ordre parfait par autorégulation spontanée. La domination du souverain n’est-elle pas comparable à l’axe d’une roue dont ses exécutants sont les rayons ? «Les ministres, tels les rayons d’une roue, apportaient chacun à la cour leur modeste contribution. Il en va toujours ainsi quand le prince s’appuie sur sa position».
La position centrale du souverain ne requiert aucune vertu, aucune qualité morale, ni même aucune intelligence personnelle. «Si l’on a le talent mais non la position, pour sage qu’on soit, on ne pourra dominer les vauriens ; un bout de bois planté sur une haute montagne dominera un gouffre de mille pieds, non qu’il soit haut, mais sa position l’est». Le commandement ne repose ni sur le charisme, ni sur la valeur, ni même sur une finesse ou un instinct politique, mais sur les caractéristiques d’une situation objective : «Placé sur un bateau, un bloc d’acier de mille livres flottera, tandis qu’une aiguille s’enfonce dans l’eau, non que l’un soit léger et l’autre lourde, mais seulement en raison de la situation. On voit donc que c’est grâce à sa position qu’une chose peut en surplomber une autre bien qu’elle soit moins élevée. De la même manière, c’est sa situation qui permet à une canaille de commander à un sage». Aussi la loi elle-même n’a rien d’un commandement extérieur au sujet qui l’applique : analogue à la spontanéité naturelle, c’est une norme qui détermine de l’intérieur les conduites individuelles.
À l’opposé de la tradition confucéenne, l’anthropologie légiste est pessimiste. Pour Shang Yang, «les hommes ne sont gouvernables que parce qu’ils ont des passions. Aussi un prince doit-il porter attention aux convoitises des peuples. C’est sur elles que repose toute l’efficacité du système des peines et récompenses : comme il est dans la nature des hommes de convoiter les récompenses et de redouter les châtiments, le prince peut espérer, grâce à eux, canaliser les forces de ses sujets». Ou encore : «Il est dans la nature des hommes de courir après le profit comme l’eau suit la ligne de la plus grande pente. Ce sont leurs intérêts égoïstes qui meuvent les hommes. Et le souverain détient la source de toutes les richesses». Les hommes étant ce qu’ils sont, il faut faire usage de la législation dans sa double dimension, à la fois incitative et répressive. Par l’observation attentive des comportements, par la connaissance parfaite des sentiments populaires, le souverain pourra procéder à la rectification des conduites. Mais cette rectification se fait au prix d’une distorsion : l’art de la manipulation, à l’inverse de la loi, qui repose sur l’univocité des mots et des choses, se nourrit du secret et du mensonge.
Pour le lecteur occidental, le destin de Han Fei évoque irrésistiblement celui de Machiavel un millénaire et demi plus tard. En donnant des conseils aux princes, il risquait de donner des idées au peuple, et c’est probablement la raison de la longue éclipse de sa pensée. La disparition de Han Fei dans les études chinoises jusqu’au XXe siècle est le signe paradoxal de son triomphe : si les thèses de Han Fei ont rarement donné matière à discussion, c’est parce qu’elles ont modelé l’exercice du pouvoir et inspiré le code pénal de la Chine impériale. «Sans les idées de Han Fei, observe l’universitaire Ren Jiantao, les Qin auraient été beaucoup moins conscients du type de gouvernement qu’ils établissaient ; et sans les conseils de Han Fei, le modèle de gouvernement Qin n’aurait pas pu émerger de nulle part comme il l’a fait»9. En décrivant les techniques du pouvoir, la doctrine s’est rendue captive d’un paradoxe qui est celui de tous les réalismes : lorsqu’elle parle sans voile des ressorts de la domination, elle procède à une démystification qui en sape les fondements. Avouer que le pouvoir est contraint de mentir, pour Han Fei comme pour Machiavel, c’est se condamner à une réputation sulfureuse, puisqu’ils s’évertuent à dévoiler le mensonge en montrant qu’il est consubstantiel au pouvoir lui-même. Est-ce un hasard ? Une fois tombée la dynastie du premier empereur, les Han rétablissent l’idéologie confucéenne de la vertu au moment même où le légisme vient d’achever la réforme de l’empire.
8. La grande harmonie
Dans la pensée chinoise, la notion d’harmonie he 和 a une importance particulière sur le plan cosmologique. Elle désigne le souffle central produit par l’interaction des deux premiers souffles que sont le yin et le yang, donnant naissance à tout ce qui existe. L’harmonie correspond au chiffre trois qui est celui de la totalité, et qui, issu du deux, symbolise l’unité retrouvée. Non pas l’unité première, mais l’unisson, l’accord, la fusion, impliquant une dualité et intervenant comme une réconciliation après la fission première entre le Ciel et la Terre. Tout ce qui se trouve «sous le ciel», c’est-à-dire entre ces deux pôles que sont le Ciel et la Terre, est produit par l’entremêlement harmonieux du yin et du yang. Lorsque l’harmonie règne, les échanges entre le yin et le yang se font harmonieusement, les quatre saisons sont bien réglées, la pluie, le vent et le soleil viennent en leur temps, et l’action du souverain distribue correctement les châtiments et les récompenses. Pour le lettré confucéen Zhang Zai (1020-1077), lorsqu’elle caractérise la totalité de l’univers, «la grande harmonie est ce qu’on appelle le dao. Elle englobe l’interaction de ce qui émerge ou est immergé, de ce qui monte ou descend, de ce qui se meut ou demeure en repos. Elle est l’ébranlement mutuel des germes de vie, la genèse de ce qui triomphe et de ce qui subit, de toute contraction ou dilatation».10
Compte tenu de sa position au sein de l’univers, l’homme est à la fois le garant et le témoin de l’échange harmonieux entre le Ciel et la Terre. Avec le gouvernement vertueux, la primauté du collectif et le sens de la ritualité, la singularité chinoise ne tient-elle pas, aussi, à cette recherche obstinée d’une «grande harmonie» ? Lorsqu’il définit les caractéristiques de la civilisation chinoise, le philosophe contemporain Chen Lai les compare aux valeurs occidentales et souligne quatre différences majeures : pour les Chinois, «la responsabilité passe avant la liberté, le devoir passe avant les droits, le groupe social passe avant l’individu et l’harmonie l’emporte sur le conflit». Or cette dernière différence entre les deux grandes aires culturelles repose sur un rapport au monde spécifique : «Dans la culture occidentale, on observe une attitude de conflit qui consiste pour chacun à utiliser son propre pouvoir et à vouloir dominer les autres», tandis que «la culture et les valeurs chinoises privilégient l’harmonie sur les conflits».11
Pays de très vieille civilisation où se rassemble le cinquième de l’humanité, quel rapport la Chine entretient-elle avec les valeurs universelles ? Selon le professeur Jiang Shigong, «la solution chinoise signifie que la Chine n’imposera pas son modèle de développement aux autres pays comme l’a fait l’Occident, mais qu’elle fournira plutôt un ensemble de principes permettant aux autres pays de rechercher une voie de développement appropriée en accord avec leur propre caractère national. De la même manière, le socialisme à la chinoise ne lancera pas un défi à grande échelle pour supplanter le modèle capitaliste occidental, comme l’a fait le modèle soviétique du socialisme. La sagesse de la Chine changera tranquillement le monde, car elle fera preuve de confiance en soi et de maturité politique. Pour cette raison, contrairement aux États-Unis, la Chine a maintenu une sorte d’exceptionnalisme chinois tout au long de son ascension. Celui-ci souligne clairement la différence entre la culture chinoise et la culture occidentale. Alors que celle-ci tente d’arriver à la résolution des antagonismes en faveur de l’une des forces en présence, la culture chinoise cherche constamment à trouver l’unité dans l’antagonisme, ce qui se traduit par un pluralisme basé sur l’idée d’harmonie».12
Lors de la conférence sur le dialogue des civilisations asiatiques tenue à Beijing, en mai 2019, Xi Jinping a déclaré : «Les civilisations n’ont pas besoin de se heurter les unes les autres. Ce qu’il faut, ce sont des yeux pour voir la beauté de l’ensemble. Nous devons conserver le dynamisme de nos civilisations et créer les conditions pour que les autres puissent s’épanouir. Ensemble, nous pourrons rendre le jardin des civilisations du monde coloré et vibrant». La Chine se réclame d’un universalisme inclusif, et non exclusif : «Nous appelons sincèrement tous les pays du monde à promouvoir les valeurs communes de toute l’humanité, telles que la paix, le développement, l’équité, la justice, la démocratie et la liberté». Avec de telles formules, Xi Jinping affirme que l’humanité est dépositaire d’un patrimoine commun et qu’il faut le faire fructifier dans l’intérêt de tous. Cet appel signifie aussi qu’aucune puissance ne détient le monopole de l’interprétation des valeurs universelles. Il situe l’universel dans sa véritable dimension, ouverte par principe à la diversité des cultures. Il disqualifie toute prétention à la domination qui revêtirait le masque d’un universel dévoyé. Chaque pays adhère à l’idée universelle de liberté ou de démocratie, et il lui appartient d’en fixer les termes en toute souveraineté.
Dans une telle perspective, l’universalité humaine est compatible avec les particularités nationales, puisque la définition même de l’universel inclut la légitimité des interprétations particulières. Tandis que l’Occident s’érige en dépositaire exclusif de l’universel, l’approche chinoise fonde un véritable universalisme, pluraliste et respectueux des différences. Est-ce un hasard ? Les Chinois ont longtemps combattu pour réaliser leur unité politique, mais jamais pour s’emparer par la force de terres étrangères. Si la République populaire de Chine ne pratique ni la guerre ni l’ingérence dans les affaires intérieures des autres nations, c’est parce que ses dirigeants ont proscrit l’aventure extérieure et choisi la voie de la coopération pacifique. Mais c’est aussi en vertu d’un statut cosmologique dont le privilège s’accompagne d’une promesse d’innocuité à l’égard des nations lointaines. C’est parce que l’équation originelle de la nation chinoise lui interdit un impérialisme dont les puissances occidentales sont coutumières. Clef de voûte du monde habité, le pays du milieu se condamnerait à la décomposition s’il se dispersait aux marges. Il courrait le risque de se dissoudre dans l’informe s’il renonçait aux dividendes de la paix.
Formulée par Zhao Tingyang, la «philosophie du tianxia 天下» (Tout-sous-le-Ciel) s’inspire de cette longue tradition historique. Sous cet emblème, elle oppose un «système du monde» qui reste à construire au «système-monde» forgé par l’impérialisme moderne. «Aujourd’hui, ce système a définitivement montré qu’il n’était pas la solution aux problèmes de la politique mondiale. Ce dont le monde a besoin, c’est d’un système institutionnalisé du monde qui permettrait de mieux tirer parti des biens universels et partagés, plutôt que de servir les intérêts de quelques nations dominantes». Cette vision utopique a le mérite d’indiquer, aux yeux du philosophe chinois, «dans quelle direction nous devons aller si nous voulons vivre dans un monde ouvert et pacifié». Elle fournit une référence philosophique permettant d’imaginer un monde qui dépasserait la division entre les États et marcherait vers l’idéal de la «Grande Harmonie». L’Occident étant incapable de penser un système incorporant pacifiquement les différences, la Chine semble prédisposée par cet héritage ancestral à le concevoir et à le proposer.13
Une vieille tradition, en effet, rapporte que les rois Zhou régnaient sur le monde sinisé par l’exemple de leur vertu plutôt que par la coercition. Conformément à la doctrine confucéenne, leur modèle politique était familial : attribués aux grands lignages féodaux, les fiefs étaient placés sous la tutelle bienveillante de la dynastie. Garantissant l’équilibre du système, un rituel complexe réglait les relations entre le suzerain et ses vassaux. Ce sont de tels principes qui pourraient inspirer une réforme du monde actuel en vue de le rapprocher de «l’harmonie dans la diversité» : he er butong 和而不同. Ainsi, la philosophie du tianxia ne dit pas que la Chine a vocation à dominer le monde, mais qu’elle a connu dans le passé une organisation politique dont on pourrait s’inspirer : il s’agit, au mieux, d’une idée régulatrice qui a le mérite d’indiquer les voies d’un monde pacifié. Aux yeux de Zhao Tingyang, sa signification est surtout de nature spirituelle : «À l’inverse de la vision monothéiste du monde unifié, la notion de tianxia peut accueillir tous les mondes spirituels, afin que chacun ait sa place, sans mal. En ce sens, tianxia est un monde inclusif de tous les mondes possibles».
C’est dans cet esprit que Xi Jinping a publié, en avril 2022, une «Initiative de sécurité mondiale» destinée à poser les jalons d’une éthique renouvelée des relations internationales. «Aujourd’hui, notre monde, notre époque et notre histoire changent comme jamais auparavant, et la communauté internationale est confrontée à de multiples risques et défis rarement vus auparavant». Alors que les conflits s’aggravent et que les déficits de paix, de développement, de sécurité et de gouvernance s’accroissent, «les initiatives unilatérales et les jeux à somme nulle semblent prendre le pas sur la coopération et le multilatéralisme». Avec l’Initiative de sécurité mondiale, «la Chine appelle l’ensemble des nations à relever les défis de sécurité dans un esprit gagnant-gagnant, à éliminer les causes profondes des conflits internationaux, à améliorer la gouvernance de la sécurité mondiale, à encourager les efforts internationaux pour apporter plus de stabilité et de certitude à une époque instable et changeante, et à promouvoir une paix et un développement durables dans le monde»[13]. Véritable manuel de la résolution pacifique des conflits, le document publié par Beijing invite tous les pays du monde à bâtir une «communauté de destin». Comment ne pas y voir la version contemporaine de l’idéal antique de la «Grande Harmonie», seul moyen de bâtir un «monde pour tous» (tianxia weigong 天下为公) ?
source : Bruno Guigue
- Jacques Gernet, «Le pouvoir d’État en Chine», Actes de la recherche en sciences sociales, 1997. Dans ce chapitre 5, je reprends fidèlement les analyses de Jacques Gernet.
- François Quesnay, «Despotisme de la Chine, in Œuvres économiques et philosophiques», Francfort-Paris, 1888, p. 582.
- Yao Yang, «Reconstruire la philosophie politique de la Chine», Aisixiang, 2 février 2017.
- Gan Yang, «Unifier les trois traditions dans la nouvelle ère», Conférence présentée à l’Université Tsinghua le 12 mai 2005.
- Léon Vandermeersch, «Rites et droit dans la tradition chinoise», Le Débat, 2015.
- Xu Jilin, «Quel corps pour l’âme solitaire du confucianisme ?», Southern Weekend, 2014.
- Jean Lévi, «Théorie de la manipulation en chine ancienne», 1982, Seuil, Le genre humain, p. 10. Dans ce chapitre 7, je m’appuie largement sur les analyses de cet auteur.
- Ren Jiantao, «Han Fei et la Gestalt théorique de la politique opérationnalisée», Aisixiang, 7 octobre 2023.
- Isabelle Robinet, «he, harmonie», in La pensée chinoise, Dir. Sylvain Auroux, PUF, 2017.
- Chen Lai, cité par John Makeham, in «Penser en Chine», Gallimard, 2021, p. 42.
- Jiang Shigong, «Philosophie et histoire : une interprétation de l’ère Xi Jinping à travers le rapport de Xi au XIXe Congrès du PCC», Ère ouverte, Pékin, 2018.
- Zhao Tingyang, «Tianxia, tout sous un même ciel», Cerf, 2018, p. 251.
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Rene Naba-L’Égypte dix ans après

L’Égypte dix ans après par Rene Naba

Ce papier est publié à l’occasion du dixième anniversaire de l’arrivée au pouvoir du Maréchal Abdel Fattah Al Sissi, coïncidant avec le 71ème anniversaire de la chute de la monarchie. Atteint d’éléphantiasis, sous la présidence d’Hosni Moubarak, fonctionnant selon le mode d’une pyramide renversée, marchant sur sa tête et réfléchissant comme un pied, l’Égypte, sous la mandature d’Abdel Fattah Al Sissi, est devenue un géant sans tête, un sujet passif des relations internationales entrecoupé d’une éphémère séquence de l’islamiste Mohamad Morsi, qui a vu son rêve de califat se fracasser sous le poids de la réalité. Retour sur cette séquence historique.
1/3-Hosni Moubarak ou La chute du dernier pharaon d’Egypte
4 juillet 2023 Photo by Murat Şahin
1- Une société gangrénée.
En trente ans de pouvoir, le président égyptien Hosni Moubarak a fait l’objet de quatorze tentatives d’assassinat, soit en moyenne un attentat tous les trente mois. L’homme s’est imaginé dès lors comme invincible, doté d’une sorte de Baraka surnaturelle, une immunité renforcée par le chœur des flatteurs occidentaux. En réalité, il était tout simplement en train de jouer à la roulette russe avec sa vie, son destin et celui de son pays, l’Égypte, longtemps pays phare du Moyen Orient.
déboussolée, désorientée par l’aberration de ses dirigeants, l’Égypte post nassérienne a fait le douloureux apprentissage d’une servitude infiniment plus contraignante et méprisante que la servitude coloniale. Sous l’apparence de la souveraineté formelle, toutes les strates du pouvoir, et par répercussion, de l’ensemble de la société étaient, en fait, gangrenées. L’alliance contre nature avec l’ennemi officiel du Monde arabe la conduira, sous la contrainte, à procéder au démantèlement de tous les attributs de sa souveraineté et de sa puissance, ne lui épargnant ni les avanies, ni les infamies.
Que la contestation se soit produite Place Tahrir (haut lieu de la contestation anti coloniale), et Place Abdel Moneïm Riad (du nom du mythique commandant en chef égyptien, maître d’œuvre, sous Nasser, du plan de reconquête du Sinaï), donne la mesure du ressentiment populaire, de la persistance du sentiment nationaliste et de la détermination de ses contestataires.
Indifférent à la marche du monde, davantage préoccupé par la gestion de sa fortune personnelle (de l’ordre de quarante milliards) (1) soit l’équivalent du montant de la dette étrangère égyptienne, enfermé dans une logique de vassalité, Moubarak ne déviera jamais de sa trajectoire.
En quarante ans, pourtant, le Monde arabe a opéré un profond bouleversement: il passe de cent millions d’habitants en 1970 à plus de trois cent millions, en 2010 (dont quatre vingt quatre virgule cinq millions en Egypte, trente cinq virgule quatre millions en Algérie, trente deux virgule quatre millions au Maroc avec des taux de chômage record), plaçant ainsi les pays arabes en haut du classement mondial : l’Egypte au cent septième rang, le Maroc au cent neuvième, l’Algérie au cent dixième, la Jordanie au cent trente neuvième, la Tunisie au cent quarantième et le Yémen au cent quatre vingt cinquième rang.
Sous Moubarak, l’Égypte a marché sur sa tête et a réfléchi comme un pied, pyramide renversée de tant de reniements et de renoncements.
Misr Oum ad Dounia, l’Égypte, Mère du Monde, l’Égypte, dont l’histoire s’est longtemps confondue avec l’épopée, n’est plus que l’ombre d’elle-même, un pays méconnaissable qui a intériorisé sa défaite, voué au rôle peu glorieux de sous traitant de la diplomatie américaine sur le plan régional, de factotum des impératifs de sécurité d’Israël, le ventre mou du Monde arabe, son grand corps malade.
Placée au centre géographique du Monde arabe, à l’articulation de sa rive asiatique et de sa rive africaine, abritant la plus forte concentration industrielle dans une zone allant du sud de la Méditerranée aux confins de l’Inde, contrôlant de surcroît, de manière exclusive, les deux principaux axes de communication du Monde arabe, le Nil vers le continent africain, le Canal de Suez vers le Golfe pétrolier, l’Égypte a longtemps été le fer de lance du combat nationaliste arabe. Plaque tournante de la diplomatie arabe, elle a assumé sans relâche le rôle du grand frère protecteur, le régulateur de ses turbulences, le parrain de ses arrangements, comme ce fut le cas de l’accord libano palestinien du Caire, le 3 Novembre 1969, qui mit fin à la première guerre civile libano palestinienne, ou de l’accord jordano-palestinien, le 27 septembre 1970, dans la foulée du Septembre Noir jordanien.
Mais le plus grand pays arabe, longtemps cauchemar de l’Occident, s’est révélé sous Moubarak, un nain diplomatique, le pantin disloqué de la stratégie israélo américaine, curieuse mutation de ce pays en un demi siècle, de Nasser à Moubarak, illustration pathologique des dérives du Monde arabe, de la confusion mentale de ses dirigeants et de leur servilité à l’ordre occidental.
Le fer de lance du mouvement national arabe est désormais le voltigeur de pointe de menées israélo américaines au Moyen Orient; l’artisan de la première nationalisation victorieuse du tiers monde, la nationalisation du Canal de Suez (1956), le principal fournisseur énergétique d’Israël; le destructeur de la ligne Bar Lev (1973), la ligne de fortification israélienne dans le Sinaï, l’édificateur du mur d’enfermement des Palestiniens de Gaza.
Nasser est passé à la postérité pour avoir été l’homme du haut barrage d’Assouan, qu’il construira avec l’aide soviétique, bravant les foudres américaines pour nourrir son peuple. Moubarak sera l’homme du bas barrage, le vil barrage, qu’il édifiera par anticipation d’une requête israélo américaine visant à rendre hermétique le blocus de Gaza, détruite et affamée par les Israéliens.
Nasser, l’homme de la fermeture du Canal de Suez, en 1956, défiera le droit maritime international pour couper le ravitaillement énergétique de l’Occident coupable d’alignement pro israélien, Moubarak sera le ravitailleur énergétique d’Israël à des prix avantageux, dans une transaction apparue par sa coïncidence comme une prime à la destruction de l’enclave palestinienne de Gaza.
Nasser, le partenaire de la guerre d’indépendance de l’Algérie, assumera sans broncher les conséquences de son soutien à la révolution algérienne, une agression tripartite des puissances coloniales de l’époque (France, Grande Bretagne) et de leur poulain Israël, l’expédition punitive de Suez en novembre 1956. Moubarak revendiquera comme unique titre de gloire de son long règne, une piètre performance chauvine, le caillassage de footballeurs de l’équipe nationale d’Algérie (décembre 2009 – janvier 2010), son ancien partenaire du combat de libération national arabe.
Nasser a scandé le redressement arabe avec son légendaire cri de ralliement « ارفع رأسك يا أخي» Irfah Ra’sak Ya Akhi- Relève ta tête mon frère», Moubarak, lugubre, sera l’homme de la reptilité face aux oukases israéliens et américains. Quand le charisme de Nasser enflammait les foules de la planète bariolée au point de faire peser une menace d’implosion du Commonwealth britannique, dans la foulée de l’expédition de Suez, Moubarak détournait et déroutait les foules par son défaitisme et sa vassalité revendiquée, telle «la vache qui rit», le sobriquet emprunté à une marque de fromage pour le désigner, qui lui a collé à la peau depuis le début de son règne pour souligner son cynisme faussement niais.
Nasser, enfin, avait pour interlocuteur des figures de légende: Chou en lai (Chine), Ho chi Minh (Vietnam), Nehru (Inde), Tito (Yougoslavie), Soekarno (Indonésie), De Gaulle, avec lequel il a procédé à la réconciliation franco-arabe à la suite de la rupture de Suez. Moubarak a eu pour partenaire Nicolas Sarkozy avec lequel il a lancé le projet mort né de l’Union Pour la Méditerranée.
Cf ce lien : https://www.renenaba.com/union-pour-la-mediterranee-un-orni-objet-remuant-non-identifie/ 2-
Le syndrome de l’éléphantiasis diplomatique
Même dans le domaine privilégié de sa suprématie qui capta l’imaginaire et l’adhésion des foules pendant un demi-siècle, le domaine culturel, sa supériorité paraît battue en brèche. L’échec de l’Egypte à briguer le poste de Directeur général de l’Unesco, en Mai 2009, avec la candidature de son ministre de la culture Fouad Housni, malgré le soutien de son partenaire français et celui plus inattendu d’Israël, porte témoignage de ce désaveu.
Premier exportateur de vidéocassettes, de films et de téléfilms dans le Monde arabe, l’Egypte disposait d’un magistère culturel sans égal, s’articulant sur trois piliers: Le charisme de son chef, Nasser, sa brochette prestigieuse de vedettes de grand talent, Oum Kalsoum et Abdel Wahab, ses grands écrivains Taha Hussein, Naguib Mahfouz et le poète contestataire Cheikh Imam, Tahia Karioka et Nadia Gamal, sur le plan de l’industrie du divertissement et du spectacle, le tandem formé, enfin, sur le plan de la communication, par le journal Al-Ahram, le plus important quotidien arabe, et Radio le Caire, la doyenne des stations arabes.
Septième diffuseur international par l’importance de sa programmation radiophonique hebdomadaire, Radio le Caire émet en 32 langues couvrant un large spectre linguistique (Afar, Bambara, pachtoune, albanais). Il constituait un puissant vecteur de promotion des vues égyptiennes aux confins du quart monde. Mais son primat culturel pâtit désormais de la renaissance de Beyrouth, le point de fixation traumatique d’Israël, capitale culturelle frondeuse du Monde arabe, et de la fulgurante percée des chaînes transfrontières arabes, en particulier Al-Jazira, désormais indétrônable par son professionnalisme.
L’activisme diplomatique tardif déployé par le Caire ne modifiera en rien la cruauté du constat: la base arrière des principaux mouvements de Libération du Monde arabe et africain, de l’Algérie au Sud Yémen au Congo de Patrice Lumumba, le pays qui exorcisa le complexe d’infériorité militaire arabe vis à vis d’Israël, parait comme atteint d’éléphantiasis diplomatique, à en juger par son comportement honteusement frileux durant les deux dernières confrontations israélo-arabes, la guerre de destruction israélienne du Liban, en juillet 2006, et la guerre de destruction israélienne de Gaza, deux ans plus tard, en décembre 2008.
Son primat diplomatique est remis en question par l’émergence des deux puissances musulmanes régionales non arabes, l’Iran et la Turquie, dans la suppléance de la défaillance diplomatique arabe, principalement de l’Egypte et surtout de l’Arabie saoudite, mutique pendant les trois semaines de la destruction israélienne de Gaza (Décembre 2008-Janvier 2009). Il en est de même son primat militaire, relégué aux oubliettes par la relève rebelle des artisans victorieux de la nouvelle guerre asymétrique contre Israël, le chiite Hezbollah libanais et le sunnite Hamas palestinien, rendant obsolète la fausse querelle que tentent d’impulser l’Arabie Saoudite et l’Egypte entre les deux branches de l’Islam dans l’espace arabe.
L’entrée en jeu de la Turquie et du Brésil dans la mise en œuvre du transfert du combustible nucléaire iranien vers son enrichissement dans les pays occidentaux, le 18 mai 2010, a accentué la déconfiture égyptienne en tant qu’acteur diplomatique de dimension régionale. Le tribut de sang payé deux semaines plus tard par la Turquie pour briser le blocus de Gaza par l’envoi d’une flottille humanitaire, en contraignant l’Egypte à ordonner sous la pression populaire la réouverture de terminal de Rafah et permis à la Turquie du fait de sa diplomatie néo-ottomane à ravir à l’Egypte et à l’Arabie saoudite, le leadership du monde sunnite traditionnellement dévolu à ces deux pays arabes.
Suprême infamie pour la diplomatie égyptienne, son échec dans un domaine qui constitue un de ses champs d’action privilégié: l’Afrique. La conférence des pays riverains du Nil, le 14 avril 2010, consacrée à la répartition des eaux de ce grand cours d‘eau africain entre sept riverains s’est soldée par un échec du fait de l’opposition de trois pays africains pro israéliens (Ethiopie, Kenya, Ouganda), hostiles au plan de partage des eaux du Nil, conçu en 1929 et reconduit en 1959. Plus grave et menaçant pour l’Egypte pour sa survie économique au point que plane le risque que l’Egypte perd de «la bataille du Nil», l’accord conclu à ce sujet un mois plus tard, le 18 mai à Entebbe, prévoyant la répartition des eaux du Nil entre les pays africains, excluant l’Egypte et le Soudan, avec la participation de la Tanzanie et l’Ethiopie, fer de lance des Etats Unis dans la corne de l’Afrique, alimenté par 58 pour cent des eaux du Nil bleu.
Le plus grand et le plus peuplé pays du monde arabe avec 80 millions d’habitants, est au bord de l’implosion sociale avec 34 % d’Egyptiens vivant en dessous du seuil de pauvreté, avec moins de deux dollars par jour. Depuis le revirement pro américain du président Anouar el Sadate, en 1978, et son traité de paix avec Israël, il y a trente ans, l’Egypte fonctionnait sur un mode binôme, par une répartition des tâches entre le pouvoir politique géré par la bureaucratie militaire, alors que la gestion culturelle de la sphère civile était confiée au zèle de l’organisation des Frères Musulmans, dont le prosélytisme s’est matérialisé par le rétablissement du crime d’apostasie.
Sous la menace islamiste, l’Egypte a navigué ainsi entre corruption, régression économique et répression, avec 1,3 million de flics employés par le ministère de l’Intérieur et plusieurs milliers de prisonniers politiques, sous la férule d’une oligarchie dont sept membres, tous des milliardaires, occupent des postes clés au sein du gouvernement égyptien ou du parti au pouvoir le Parti National Démocratique, et cinquante pour cent du hit parade des cent premières fortunes égyptiennes appartiennent aux instances dirigeantes du pays, du jamais vu depuis l’époque monarchique.
La passivité égyptienne devant le bain de sang israélien à Gaza, sa léthargie diplomatique face à l’activisme des pays latino-américains (Venezuela, Bolivie, Nicaragua) et de l’Afrique du sud avec la rupture de leurs relations diplomatiques avec Israël a suscité une levée de boucliers des Frères Musulmans conduisant la confrérie à cesser toute opposition à la Syrie, rendant caduque sa collaboration avec l’ancien vice-président syrien Abdel Halim Khaddam, le transfuge baasiste réfugié à Paris.
Par un invraisemblable renversement d’alliance qui témoigne du strabisme stratégique de l’Egypte, c’est la Syrie, son ancien partenaire arabe dans la guerre d’indépendance, et non Israël, qui constitue désormais sa bête noire. C’est Gaza, à bord de l’apoplexie, qui est maintenu sous blocus et non Israël, ravitaillé en énergie à des prix avantageux, défiants toute concurrence, sans doute pour galvaniser la machine de guerre israélienne contre un pays sous occupation et sous perfusion, la Palestine.
Indice de sa servitude à l’égard des Etats-Unis, la moindre initiative de l’Egypte est tributaire du contreseing américain, que cela soit dans le domaine de la technologie nucléaire obtenu, en 2005, après que l’Iran se soit engagé dans la course atomique et afin d’y faire contrepoint, ou que cela soit dans le domaine diplomatique. L’Egypte bénéficie, il est vrai, d’une rente stratégique matérialisée par une aide américaine de trois milliards de dollars par an. Mais cette obole apparaît à bon nombre d’observateurs comme une sorte de denier de Judas, ne pouvant compenser aux yeux de l’opinion publique du tiers monde, le socle de la puissance diplomatique égyptienne, les effets dévastateurs de ce lymphatisme tant sur le plan du prestige international de l’Egypte qu’au plan de la sécurisation de l’espace national arabe.
Anouar el Sadate a récupéré le Sinaï mais marginalisé son pays par sa signature d’un traité de paix solitaire avec Israël (1979). Moubarak, lui, passera dans l’histoire pour avoir été le dirigeant égyptien sans la moindre action d’exploit à son actif, sinon de réintégrer son pays au sein Ligue arabe pour en faire une rente de situation à l’effet de cautionner toutes les interventions militaires américaines contre les pays arabes que cela soit lors de la première guerre du Golfe contre l’Irak, en 1990, ou encore treize ans plus tard, lors de l’invasion américaine de l’Irak, en 2003 ou enfin en contre pied du Hezbollah libanais (2006) ou du Hamas palestinien(2008-2009).
Pis, la grande œuvre diplomatique du tandem franco-égyptien -l’Union Pour la Méditerranée- a tourné à la bérézina diplomatique absolue. Sa principale réalisation, la destruction d’un état membre (Gaza Palestine) par un autre état membre (Israël), sous le regard complice des deux pays fondateurs de l’organisation, a accentué le mur de méfiance entre arabes et européens, un résultat aux antipodes des objectifs de ses promoteurs.
Le cessez le feu unilatéral israélien dans la bande de Gaza conclu à la suite d’un arrangement entre deux gouvernements moribonds, le revanchard israélien Ehud Olmert mal remis de défaite face au Hezbollah libanais, en 2006, et le pantin américain George Bush, a retenti comme un cinglant camouflet tant pour le nouveau président américain Barack Obama que pour le médiateur égyptien que pour son alter ego français, le vibrionnant et inopérant co-président de l’Union pour la Méditerranée.
Le contournement de l’Egypte par ses deux partenaires du Traité de Paix de Camp David dans des arrangements de sécurité concernant l’enclave palestinienne qui lui est frontalière a cruellement mis à jour le rôle de servant -et non de partenaire- des états arabes au sein de la diplomatie occidentale.
Dans une quête désespérée d’une nouvelle respectabilité à l’intention de son bailleur de fonds américain, elle a participé à la construction d’un barrage contre Gaza, accueillant, en juin 2010, en grande pompe, le chef des milices chrétiennes libanaises, Samir Geagea, au bilan sanguinaire, infligeant dans le même temps une lourde peine de prison à trois combattants du Hezbollah libanais pour leur soutien à la lutte du peuple de Gaza.
Une telle disparité de traitement pénal entre Israéliens et Arabes, qui tranche avec le laxisme observé à l’égard d’un espion israélien, le druze Azzam Azzam, libéré après sept ans de détention en 2004, a achevé de ternir l’image de l’Egypte dans le quart monde.
L’Egypte est frappée du symptôme d’éléphantiasis, à l’image de son vieux Président (82 ans), un personnage au teint cireux, un personnage de cire, en voie de momification par près de trente ans d’un pouvoir autocratique schizophrénique, ultra répressif sur le plan interne, léthargique sur le plan international, cramponné à son siège dans l’attente d’une succession filiale, davantage préoccupé par sa succession biologique que de la pérennité de l’Egypte, un des plus anciens foyers de civilisation dans le Monde.
Au regard de l’histoire, le seul exploit de Mohamad Hosni Moubarak aura été sa longévité politique. Nasser a gouverné 18 ans décédant le 28 septembre 1970 d’une crise cardiaque au lendemain d’un sommet arabe consacré au Caire à la réconciliation jordano palestinienne, dans la foulée du septembre noir jordanien. Sadate a régné 11 ans, assassiné pour collusion avec Israël, l’ennemi officiel du Monde arabe, le 6 octobre 1981, lors du défilé célébrant la destruction de la ligne Bar Lev, premier exploit militaire égyptien de l’histoire contemporaine. Moubarak trône, lui, depuis trente ans, échappant à une vingtaine d’attentats, record mondial absolu de tous les temps.
Son exubérance matérielle, fruit de son alliance matrimoniale et financière avec les plus fortunés des plus grosses fortunes d’Egypte, tranchant avec la sobriété ascétique de Nasser, a catapulté la candidature de Mohamad al Baradéi au rang de nouveau sauveur du pays, secouant la léthargie ambiante d’une fin de règne crépusculaire.
Le surgissement de l’ancien Monsieur atome de l’ONU sur la scène politique égyptienne dans la foulée de ces deux événements a fait planer sur Moubarak le «syndrome du chah d’Iran», par référence à l’expérience de l’ancien souverain iranien, (1979), féal par excellence des Américains, décrété «obsolète» du jour au lendemain pour cause de réajustements stratégiques de son protecteur.
Le Pharaon d’Egypte est nu, dénudé par ses nouveaux alliés: le Primus inter pares des Arabes est désormais «le passeur des plats» officiel de la diplomatie israélo-américaine. Triste destin pour Le Caire, –Al-Qahira–, la victorieuse dans sa signification arabe, ravalée désormais au rang de chef de file de «l’axe de la modération arabe».
L’ancien chef de file du combat indépendantiste arabe, amorphe et atone, a assumé sans vergogne le rôle de chef de file de l’axe de la soumission et de la corruption … l’axe de la résignation et de la capitulation…l’axe de la trahison des idéaux du sursaut nassérien.
Sous Moubarak, l’Egypte a marché sur sa tête et pensé avec ses pieds, pyramide renversée de tous ses reniements.
Références
1-La fortune du Clan Moubarak «La dictature rapporte au Moyen-Orient». Le quotidien britannique The Guardian affirme que le président égyptien, sa femme et leurs deux fils seraient à la tête d’une fortune estimée entre 40 et 70 milliards de dollars (soit entre 29,5 et 51,6 milliards d’euros). Une somme considérable qu’Hosni Moubarak aurait commencé à amasser bien avant d’accéder à la présidence en 1981. Soit en 33 ans, un milliard de dollars par an en moyenne, une somme équivalente à l’aide américaine. Schéma identique à Mobutu dont la fortune personnelle dépassait la dette de son pays de même que le tunisien Zine El Abidine Ben Ali. Les Moubarak auraient été en mesure de s’enrichir ainsi par le biais d’un certain nombre de partenariats avec des entreprises étrangères, estime Christopher Davidson, professeur de politique au Moyen-Orient à l’Université de Durham en Angleterre. La loi égyptienne exige des entreprises étrangères qui souhaitent s’implanter en Egypte qu’elles créent une joint venture dont 51% des parts appartiennent à un partenaire local. Une loi allègrement détournée par la famille du Raïs en un système de corruption. Des propriétés à New York et à Rodéo Drive. La chaîne de télévision australienne ABC NEWS indique quant à elle que Ala’, le fils aîné de Moubarak, aurait spéculé depuis les années 1980 sur la dette de son pays sur le marché financier international. Les bénéfices réalisés lui auraient permis d’acquérir des terrains militaires à des prix défiant toute concurrence qu’il revendait ensuite à des investisseurs. Une bonne partie de cette fortune serait déposée dans des banques suisses et britanniques ou investie dans de l’immobilier. Le Raïs posséderait notamment des propriétés à New York, ainsi que sur la fameuse Rodéo Drive à Beverly Hills. Ce mode d’accumulation de richesses est commun aux autres leaders des pays du Golfe, assure Amaney Jamal, professeur en sciences politiques de l’université de Princeton. «C’est le modèle qu’appliquent d’autres dictatures du Moyen orient afin que leur richesse ne soit pas saisie au cours d’un changement de pouvoir», explique-t-il. Un véritable pillage des richesses dans un pays, qui figurait au 101e rang sur 169 sur l’indicateur du développement humain (IDH), où 40 pour cent de la population vit sous le seuil de pauvreté.
Sourcz : http://libnanews.com/legypte-dix-ans-apres-1-3/

2/3Le déclic populaire de l’hiver 2011
Le déclic populaire de l’hiver 2011 provoquera la plus grande panique au sein des classes dirigeantes arabes, une frayeur infiniment plus grande qu’une attaque conjuguée des forces de l’Otan, d’Israël et de l’Iran contre l’ensemble arabe.
La gérontocratie wahhabite, sans doute la plus craintive, donnera la première l’alerte. Elle débloque la somme de sept cent milliards de dollars sur quatre ans pour soulager les conditions de vie de ses sujets. Koweït suivra en allouant à tous les citoyens de l’Emirat la somme de trois mille dollars, une subvention couplée à des bons d’alimentation, sorte de ticket restaurant; le Roi de Jordanie nommera son ancien chef des services de renseignement, Maarouf Souleymane Bakhit, au poste premier ministre, sans doute pour parer à toute éventualité, et le président du Yémen, Ali Abdallah Saleh, au pouvoir depuis trente deux ans, renoncera à briguer un nouveau mandat…avant de se raviser et de rallier ses anciens adversaires houthistes et de tenter, à nouveau, de les trahir, dans un balancement qui lui sera fatal.
Même le paisible Royaume de Bahreïn, siège du quartier général de la Vème flotte américaine, (Golfe persique-Océan indien), s’enflammera, tout comme la léthargique Libye.
Le sursaut populaire arabe de l’hiver 2011 dans dix pays arabes (soit la moitié des pays membres de l’organisation pan arabe, -de la Tunisie à l’Egypte, à la Libye, au Yémen, au Bahreïn, à la Jordanie, à l’Algérie, au Maroc, à la Syrie et à l’Arabie saoudite-, a signé, en fait, la fin de l’exception arabe, marquée par la faillite de l’Etat rentier, miné par sa nature patrimoniale et grevé par les rentes de situation et de son cortège de faillites (1).
Ces faillites sont multiples: c’est d’abord celle de la libéralisation économique mise au service d’une oligarchie égoïste. C’est ensuite celle des régimes sclérosés qui ont eu recours à des aménagements de façade et à des ouvertures au rabais afin de vendre à l’étranger leur image de garants d’une stabilité devenue obsessionnelle pour l’Occident, au lieu d’engager des réformes véritables. C’est enfin également celle des grands projets politiques, des naufrages successifs des tentatives unitaires, des défaites répétées face à Israël, de la désintégration de l’Irak et de la scission du Soudan.La concomitance des deux soulèvements sur les deux versants du Monde arabe, l’Egypte au Machreq, la Tunisie, au Maghreb, la similitude des revendications et la cohérence de la démarche des acteurs, -principalement la jeunesse en phase avec les nouvelles technologies de communication pâtissant de surcroît d’un chômage endémique, générant une oisiveté dangereuse face à une bureaucratie sclérosée-, ont signé l’échec patent du modèle arabe de développement, la faillite de ses dirigeants et l’inanité de leurs alliances internationales.
Toutefois, il existe une différence de niveau entre le poids lourd du Monde arabe, l’Egypte, et, le poids plume du Maghreb, la Tunisie; quand bien même l’étincelle tunisienne a été antérieure. L’Egypte n’a pas attendu la Tunisie pour secouer son anachronisme.
En quatre ans (de 2006 à 2009), deux mille cent cinq manifestations sociales avaient été dénombrées. D’abord sectorielles, elles sont allées crescendo: deux cent soixante six en 2006, six cent quatorze en 2007, puis six cent trente en 2008, sept cent en 2009 pour englober les diverses composantes de la population, dans ses diverses déclinaisons politiques et religieuses.
Les premières émeutes globales de la mondialisation
«La montre Rolex avant cinquante ans»: Ce slogan brandi comme un signe de réussite sociale par le publicitaire tapageusement ostentatoire Jacques Séguéla, ne constitue pas un impératif de vie pour une large fraction de la planète. C’est, du moins, la conclusion qui s’est imposée au vu de l’impact de l’acte sacrificiel déclencheur des émeutes, l’immolation.
Loin de revêtir un phénomène de mode, l’immolation (acte éminemment proscrit par la religion musulmane, mais néanmoins transgressé à diverses reprises par nombre de protestataires), a constitué, dans cette optique, la forme la plus aiguë d’une protestation non bureaucratique. Elle témoigne du degré d’exaspération et de l’intensité de la désespérance humaine des «laissés pour compte» de la société d’abondance. Elle a représenté une réplique infra humanitaire à la non reconnaissance de l’humanité de l’être par son interlocuteur.
Toutefois, les émeutes populaires qui ont eu lieu simultanément, en 2010-2011, en Iran, en Chine, dans la zone périurbaine des villes françaises, de même que dans une dizaine de pays arabes, apparaissent rétrospectivement comme les premières émeutes globales de la mondialisation. Ces explosions de violence, sur tous les continents, ont démontré le caractère explosif de la combinaison corruption difficultés économiques, sur fond de hausse des prix des matières premières. Ces explosions de violences, qui ont retenti comme autant de symptômes, portent la marque du dysfonctionnement d’un système et d’un monde mu par une économie mondialisée.
Le consensus de Washington et son prolongement européen (le consensus de Bruxelles), avec leur cortège de programme d’ajustements structurels, de délocalisation, de privatisation, de libéralisation et de spéculation, ont provoqué une perte colossale de l’ordre de vingt cinq mille milliards de capitalisation boursière, soit un coût infiniment plus élevé que le budget prévu pour la réhabilitation et la dynamisation de l’ensemble des économies du tiers monde.
La modernité a un corollaire que le sociologue Zygmunt Bauman qualifie de «coût humain de la mondialisation»: une production croissante de larges zones de rebut de l’humanité, la version moderne du Lumpen prolétariat.
En trois ans (2008-2010), deux mille quatre vingt dix émeutes ont été dénombrées à travers le Monde, le terreau contestataire sur lequel a germé la révolte des peuples arabes de l’hiver 2011.Si la crise financière de 2008 a signé le déclin des pays riches, la crise arabe est la première des crises sociopolitiques des pays émergents. C’est pourquoi elle est surveillée de près à Pékin, New Delhi, Johannesburg et Brasilia, même si aucun déterminisme économique ne peut rendre compte de la variété des situations, ni a fortiori prédire l’avenir (2).
La région MENA (Middle East North Africa) a connu une croissance moyenne de cinq pour cent sur la période 2000-2010 (bien supérieure à celle des pays occidentaux), sans que les minorités au pouvoir depuis trente ans abandonnent leur action prédatrice, au contraire renforcée par l’ouverture aux échanges économiques.
A l’épuisement du modèle de l’état rentier s’est superposée la transformation de la quasi-totalité des républiques arabes en dynasties familiales. Cela a entraîné un rétrécissement de l’offre politique, créant ainsi une source de mécontentement supplémentaire, sans la moindre perspective de promotion sociale ni de satisfaction internationale.
La révolte arabe de 2011 a rejoint ainsi, par son intensité, les grandes périodes de l’histoire contestataire de la fin du XVIIIème siècle, du milieu du XIXème (autour de 1848), lesquelles, bien que toutes réprimées, avaient consacré le thème de l’État nation moderne dans le monde. De même, après la première guerre mondiale (1914-1918), les révolutions bolcheviques et les révoltes de la décennie 1960 avaient impulsé le phénomène de la décolonisation.La Tunisie a constitué un avertissement sans frais pour les gérontocrates arabes. Mais loin de participer d’un effet domino, le basculement de la Tunisie, vu du sud de la Méditerranée, a relevé, plutôt, d’un effet boomerang.
La focalisation égyptienne sur la levée d’une milice sunnite au Liban (alors qu’une grogne électorale et des contestations populaires régnaient en Egypte), a constitué la marque d’une aberration mentale absolue; un acte de dévoiement suicidaire du régime égyptien qui a eu pour effet de carboniser complètement son régime sur fond de paupérisation croissante de la population, en parallèle du bradage du patrimoine énergétique égyptien à Israël.
Ni la situation alarmante de l’Egypte sur le plan économique, ni sa fragilité diplomatique, n’ont ébranlé la léthargie du dirigeant égyptien. Le sort funeste de trois dirigeants pro occidentaux: Saddam Hussein (Irak), Rafic Hariri (Liban), Benazir Bhutto (Pakistan), pas plus que le confinement dans son complexe de Ramallah de Yasser Arafat, pourtant Prix Nobel de la Paix, n’ont aiguisé sa curiosité.
Bercé par le chœur des flatteurs occidentaux, le credo pro israélo-américain de Moubarak lui servait de viatique pour l’éternité. Du moins le pensait-il. Il lui sera de peu de secours dans cette épreuve de fin de vie, alors que le déclin de l’influence occidentale était sérieusement amorcé avec le bourbier afghan, l’enlisement irakien, les revers militaires israéliens et la crise bancaire spéculative de l’hiver 2008.
Devant la montée des périls, à son corps défendant, Hosni Moubarak se résoudra, aux derniers jours de son règne, à pourvoir au poste de vice président, laissé vacant pendant trente ans, désignant comme dauphin, Omar Souleymane (3), le chef du service des renseignements, le copilote de l’Egypte les cinq dernières années de son règne, le maître d’œuvre de la reddition pour le compte des américains, le gestionnaire de la «hot line», la liaison téléphonique quotidienne avec l’Etat major israélien pour la gestion de la lutte contre la contrebande et le terrorisme dans le Sinaï.
Mais pour avoir tardé à le faire, pour cause de rivalité de l’homme du renseignement avec son propre fils, Gamal, Hosni Moubarak se pulvérisera.
Couvert de morgue et d’honneur, la prépotence du co-président de l’Union pour la Méditerranée, pilier sud du dispositif euro arabe, le pivot de la diplomatie américaine à l’articulation du Monde arabe et du Monde africain, couvait en fait une impotence.
Emprisonné et condamné par la justice égyptienne après son départ du pouvoir, il est libéré en 2017 après avoir terminé de purger sa dernière peine de prison. Il meurt neuf ans après la fin de sa présidence
L’ancien chef de l’aviation égyptienne, l’artisan de la première frappe aérienne de la guerre d’octobre 1973 sur les lignes israéliennes du Canal de Suez, a manqué d’acuité visuelle. La vue obscurcie par les prismes déformants de la mégalomanie et de la courtisanerie, il s’écrasera en vrille, emporté par l’ouragan populaire de la Place Tahrir.Le dernier pharaon d’Egypte entraînera dans sa chute et son dauphin filial, et la pérennité politique de sa dynastie, et son régime, et sa place dans l’histoire.
Références
1- Zaki Laidi «Faillite des régimes rentiers. L’Egypte, entre révolution et répression», in Le Monde 4 Février 2011
2-Le décompte établi par Alain Bertho, professeur d’anthropologie à Paris VIII, auteur «Du Temps des émeutes» s’établit comme suit: 250 émeutes en 2008, 540 en 2009 et 1300 en 2010. Cf. Marianne, Propos recueillis par Régis Soubrouillard | Samedi 26 Février 2011.
3- Omar Souleymane: Bête noire des «Frères Musulmans», le candidat préféré des Israéliens disposait d’une ligne rouge directe avec l’État major israélien à qui il avait promis d’éradiquer la contrebande dans le Sinaï. Natif de Haute Egypte, son nom est synonyme de répression des Frères Musulmans et de compromissions avec Israël. L’homme, âgé de 75 ans, formé en URSS, puis à Fort Bragg (Caroline du Nord) dans les années 1980, est mouillé jusqu’au cou dans le scandale des prisons secrètes de la CIA. Le général Souleymane a, en particulier, été l’interlocuteur privilégié de la CIA américaine dans le programme dit «Rendition», lorsque l’administration Bush «externalisait» la torture des suspects dans sa «guerre contre le terrorisme». Souleymane était apprécié par Washington pour sa détermination contre les islamistes, et pour son hostilité envers l’Iran.
Pour la survie du régime, le général Souleymane n’a pas hésité à se salir les mains. C’est lui qui a fait interroger Ibn al-Sheikh Al-Libi, chef des moudjahidine d’Oussama Ben Laden à la bataille Tora-Bora en Afghanistan, pour lui arracher, sous la torture, de faux aveux sur les liens entre Al-Qaïda et Saddam Hussein et justifier l’invasion de l’Irak. Lui encore qui fait la chasse, en Egypte, aux Palestiniens du Hamas.
En 2007, selon un télégramme diplomatique américain révélé par WikiLeaks, un diplomate décrivait ainsi le général Souleymane: «Chef du renseignement égyptien et conseiller de Moubarak, Souleymane a souvent été cité comme un possible candidat au poste vacant de vice-président. Ancien combattant de deux guerres israélo-arabes, celle de 1967 et celle de 1973, il est aussi devenu, en grimpant dans la hiérarchie, l’interlocuteur privilégié de l’Etat hébreu, dont on sait, par les télégrammes diplomatiques de WikiLeaks, à quel point il était apprécié à Jérusalem. Il est donc, de ce fait, un homme rassurant pour les partenaires de l’Egypte: Israël, mais aussi les Etats-Unis qui le connaissent parfaitement.
Cet ancien homme de l’ombre a également été le médiateur entre le Hamas islamiste et l’Autorité palestinienne pour tenter de réconcilier les frères ennemis palestiniens, étant ainsi l’un des rares interlocuteurs d’Israël rencontrant également les dirigeants du mouvement qui contrôle la bande de Gaza. «Il est de loin le plus performant de tous les chefs de services de renseignements arabes», relevait admiratif l’ancien espion français, le général Philippe Rondot, dans un portrait du Figaro.
De ce fait, Omar Souleymane, qui venait tout juste d’être élevé le 29 janvier 2011 au poste de vice-président par Hosni Moubarak alors que les protestations commençaient place Tahrir et dans les grandes villes du pays, avait été présenté comme un élément de continuité pour le régime, afin d’organiser une transition douce et pas un effondrement du système. Omar Souleymane ne survivra pas à la chute de son président. Atteint d’un cancer den phase terminale, il succombera peu de temps après l’éviction de son supérieur.
Illustration
Photo AFP/AHMED ARAB)
Source : https://www.renenaba.com/legypte-dix-ans-apres-2-3/

L’Égypte, dix ans après 3/3
3/3 Mohamad Morsi ou le rêve fracassé du Califat d’un éphémère président
Par : René Naba – le 21 juillet 2023
Sous Abdel Fattah Sissi, l’Egypte, un géant sans tête (Ou’mlak Bila Ras), un sujet passif des Relations internationales.
Un an de pouvoir a fracassé le rêve longtemps caressé d’un 4eme Califat, qui aurait eu pour siège l’Egypte, le berceau des «Frères Musulmans», devenue de par l’éviction brutale du premier président membre de la confrérie, la tombe de l’islamisme politique.
Le Califat est une supercherie lorsque l’on songe à toutes les bases occidentales disséminées dans les monarchies arabes, faisant du Monde arabe la plus importante concentration militaire atlantiste hors des Etats unis.
Dans un contexte de soumission à l’ordre hégémonique israélo-américain, le combat contre la présence militaire atlantiste paraît prioritaire à l’instauration d’un califat. Et le califat dans sa version moderne devrait prendre la forme d’une vaste confédération des pays de la ligue arabe avec en additif l’Iran et la Turquie soit 500 millions de personnes, des réserves énergétiques bon marché, une main d’œuvre abondante. En un mot un seuil critique à l’effet de peser sur les relations internationales. Faute d’un tel projet, en présence des bases de l’Otan, le projet de restauration du califat relève d’une supercherie et d’un trafic de religions.
L’implosion de Morsi
L’Egypte, épicentre du Monde arabe, est diverse. Le premier président néo islamiste élu aurait dû se pénétrer de cette réalité plutôt que de mener une politique sur une base sectaire. Les Frères Musulmans n’ont pas su mettre à profit leur holdup up sur le pouvoir en proposant un projet de dépassement des clivages antérieurs en ce que Morsi n’aurait jamais dû oublier le conflit de légitimité historique qui oppose l’armée aux Frères Musulmans depuis Nasser (1952). Morsi paie aujourd’hui le prix de sa tardive adaptation au principe de réalité et des rapports de force.
Le déclic populaire contestataire a été le fait des franges de la société informelle arabe, les Frères Musulmans l’ont subverti du fait de leur discipline et de leurs considérables moyens financiers. Ils devaient tenir compte de la diversité de la population égyptienne, et non d’imposer à une population frondeuse une conception rigoriste de la religion.
Ployant sous le fardeau de l’inflation et de la pénurie, sans perspective d’avenir, sans la moindre percée politique, à la remorque de la diplomatie islamo atlantiste, dans la crainte de la menace de strangulation que fait peser sur l’Egypte le projet de percement d’un canal rival israélien au Canal de Suez, le Canal Ben Gourion, le peuple égyptien, pour la deuxième fois en trois ans, déjouant tous les pronostics, particulièrement les universitaires cathodiques, a créé la surprise, dégommant des palais nationaux ce président néo islamiste. Avec le consentement et le soutien actif de l’armée et surtout des plus hautes autorités religieuses musulmanes et chrétiennes du pays.
L’Egypte est diverse: Il y a deux siècles, sous les Fatimides, elle était chiite. Les Coptes, des arabes chrétiens, est une population consubstantielle à l’Histoire du pays. L’Histoire tout comme la population s’est constituée par sédimentation. Si de nos jours, la très grande majorité de la population est musulmane sunnite, cela ne suffit pas à faire une politique. Une politique sunnite n’existe pas en elle-même. Elle se fait en fonction du legs national. Il serait insultant au génie de ce peuple de le réduire à une expression basique d‘un islam rigoriste.
L’Egypte, c’est le pays de Nasser, d’Oum Kalthoum, mais aussi de Cheikh Imam et de Ahmad Fouad Najm, d’ Ala’a Al Aswani, des personnalités contestataires. Plutôt que de promouvoir une politique de concorde nationale, Mohammad Morsi a pratiqué une politique revancharde. N’est pas Mandela qui veut. Il n’était pas pourtant sorcier de comprendre que seule une politique de rassemblement et non de division avait une chance de réussir.
Au risque de déplaire, les tombeurs de Morsi sont d’abord l’Arabie saoudite et les Etats Unis, les deux éléments qui lui ont servi de béquille pendant un demi-siècle. Les manifestations ont servi de prétexte. Les parrains historiques des Frères Musulmans ont remercié Morsi car il ne répondait plus à leurs attentes. Sa chute est intervenue dix jours après la destitution de l’Emir du Qatar. L’Arabie ne pouvait tolérer deux théocraties sur son flanc nord l’Iran, un réformiste démocratiquement élu, mais chiite, et sur son flanc sud en Egypte, un islamiste démocratiquement élu mais plus grave sunnite; la négation de tout le dispositif la dynastie wahhabite fondé sur l’hérédité et la loi de la primogéniture.
L’Arabie saoudite qui a financé la construction d ‘un barrage de retenue d’eau en Éthiopie, privant l’Égypte d’une substantielle quantité d’eau du Nil nécessaire à son irrigation. L’Arabie saoudite, un pays arabe, musulman et rigoriste tout comme les frères Musulmans. La déstabilisation de Mohammad Morsi par l’Arabie saoudite est la preuve éclatante qu’il ne saurait y avoir une politique sunnite en soi.
Soixante ans d’opposition démagogique ont trouvé leur conclusion dans le pitoyable épilogue de la mandature Morsi. Luxe de raffinement ou de perfidie, sans doute pour bien marteler le message, les protestataires ont mobilisé près de vingt millions de manifestants, soit le nombre d’électeurs que Morsi avait recueilli lors de son élection présidentielle.
Le déni de réalité, danger mortel des Frères Musulmans
Plutôt de s’enfermer dans un déni de réalité, Mohammad Morsi et les Frères musulmans devraient se livrer à une sévère introspection de leur prestation politique et admettre, enfin, qu’un mouvement qui se veut un mouvement de libération ne saurait être un allié des occidentaux, les protecteurs d’Israël en ce qu’il s’agit d’un positionnement antinomique.
De la même manière, autre vérité d’évidence, que l’on ne saurait solliciter en permanence l’aide d‘une grande puissance sans en payer le prix un jour. Et que d’une manière générale Morsi retiendra sans doute la leçon de savoir que quand les Occidentaux accordent leur satisfecit à un individu, c’est que cette personne a certainement commis une certain degré de reniement de soi. Kadhafi a été couvert d’éloges lorsqu’il a révélé aux occidentaux tout un pan de la coopération clandestine nucléaire inter arabe, avant qu’il soit abattu sans ménagement.
Au pouvoir, les Frères Musulmans auraient dû prendre en compte des profondes aspirations d’un peuple frondeur et tombeur de la dictature, de même que les impératifs de puissance que commande la restauration de la position de l’Egypte dans le Monde arabe. Faire preuve d’innovation, par le dépassement du conflit idéologique qui divise le pays depuis la chute de la monarchie, en 1952, en une sorte de synthèse qui passe par la réconciliation de l’Islam avec le socialisme. Cesser d’apparaître comme la roue dentée de la diplomatie atlantiste dans le Monde arabe, en assumant l’héritage nassérien avec la tradition millénaire égyptienne, débarrassant la confrérie de ses deux béquilles traditionnelles ayant entravé sa visibilité et sa crédibilité, la béquille financière des pétromonarchies rétrogrades et la béquille américaine de l’ultralibéralisme.
Sous la direction de la confrérie, l’Egypte aurait dû, enfin, prendre en outre l’initiative historique de la réconciliation avec l’Iran, le chef de file de la branche rivale chiite de l’Islam à l’effet de purger le non-dit d’un conflit de quinze siècle résultant de l’élimination physique des deux petits-fils du prophète, Al-Hassan et Al-Hussein, acte sacrilège absolu fruit sinon d’un dogmatisme, à tout le moins d’une rigidité formaliste.
L’Egypte fait face à de manœuvres d’asphyxie (retenue d’eau du Nil en Ethiopie, Canal Ben Gourion, concurrentiel du canal de Suez), Morsi aurait dû jouer de l’effet de surprise, en retournant la situation en sa faveur en levant le blocus de Gaza, un accord que l’Egypte n’a même pas ratifié, et, surtout normaliser avec l’Iran en vue de prendre en tenaille tant Israël que l’Arabie saoudite, c’est-à-dire les deux des grandes théocraties du monde
Sur fond de concurrence avec la mouvance rivale salafiste, cette épreuve a été infiniment plus redoutable que près de soixante ans d’opposition déclamatoire souvent à connotation sinon démagogique à tout le moins populiste.
Les Frères Musulmans seraient donc avisés de se livrer à une sérieuse étude critique de la mandature Morsi, avant de se lancer dans une nouvelle aventure dont toute l’Egypte sera perdante ? Pour le plus grand bénéfice d’Israël et de l’Islam wahhabite saoudien
Malsain de tout rejeter sur les manigances occidentales. Si les occidentaux ont leur plan, il importe aux Arabes de ne pas se lancer tête baissée devant tout chiffon rouge agité devant eux. Songez à l’impasse du Hamas, qui a déserté la Syrie, par solidarité sectaire avec le djihadisme erratique, expulsé du Qatar où il avait trouvé refuge avant de perdre son fief égyptien, à la merci d’un coup de bambou israélien.
Les fautes stratégiques de Mohammad Morsi à l’origine de son éviction:
La 1re faute: Le djihad en Syrie. La faute stratégique de Mohammad Morsi, à l’origine de l’abrogation de son mandat, aura été d’avoir «décrété le djihad en Syrie». Une décision prise par 500 oulémas réunis au Caire. Convoqué par Mohammad Morsi, ce congrès s’était tenu le 15 juillet 2013 avec la participation des représentants de 70 associations islamistes des pétromonarchies du Golfe (Qatar, Arabie Saoudite, Koweït, Bahreïn) ainsi que des courants islamistes d’Égypte, du Yémen et de la Tunisie.
Cette décision a été très mal perçue par la hiérarchie militaire égyptienne en raison de la fraternité d’armes qui liait les armées égyptiennes et syriennes dans les quatre batailles qu’ils ont livré contre Israël, en 1948, en 1956 (expédition de Suez), 1967 et 1973, (destruction de ligne Bar Lev sur le Canal de Suez et récupération d’une portion du Golan par la Syrie).
La 2ème faute: L’immunité: L’octroi au président d’une «IMMUNITÉ POUR TOUTES LES DÉCISIONS PASSÉES ET FUTURES»; une disposition sans pareille dans le monde, qui fera de Mohammad Morsi, un PHARAON plus puissant que le plus puissant des Pharaons.
3eme: Les «fautes stratégiques» des Frères Musulmans, de leur propre point de vue.-De leur propre aveu, les Frères Musulmans ont commis les «fautes stratégiques» suivantes : Avoir bénéficié du soutien des Etats Unis et d’Israël, les meilleurs alliés d’Hosni Moubarak avant sa chute. Négliger complètement la force de la revendication populaire.
Négliger la pesanteur des partisans de l’ancien président Hosni Moubarak encore aux postes de commande dans la haute administration et les gouvernorats. Le noyautage des Frères Musulmans de l’appareil d’état se fera à l’accession de Mohamad Morsi à la présidence de la république, mais l’armée ne lui laissera pas le temps de s’en accaparer, ni de s’incruster.
Négliger les SALAFISTES, dont les Services de Renseignements sous Hosni Moubarak s’en servaient comme contre pouvoir au FM. Le conflit FM-Salafiste était en effet plus violent que le conflit qui opposait la confrérie à Moubarak.
A cela s’est greffé l’autoritarisme de Mohammad Morsi. Moubarak a gouverné sous le régime de l’État d’urgence dès son accession au pouvoir, pendant trente ans (1981-2011).
L’autoritarisme de Mohammad Morsi
Erreur fatale, Mohammad Morsi a commencé sa présidence par une fanfaronnade qui a abrégé son mandat. A peine élu, le premier président néo islamiste de l’Egypte a fait une déclaration d’une arrogance démesurée: «Nous sommes au pouvoir et nous le demeurerons pendant cinq siècles.
Joignant le geste à la parole, il a, d’un trait de plume, relevé de leurs fonctions la totalité des directeurs des publications égyptiennes pour leur substituer des hommes à sa dévotion. De même, il a ordonné la suppression de tous les programmes scolaires en vigueur sous Moubarak et leur substitution de nouveaux programmes, plus conformes à l’idéologie des FM.
Pis, lors de la proclamation de la nouvelle constitution Morsi prévoyait une «IMMUNITÉ POUR TOUTES LES DÉCISIONS PASSÉES ET FUTURES» du président; une disposition sans pareille dans le monde, qui fera de Mohammad Morsi, un PHARAON plus puissant que le plus puissant des Pharaons.
Mal perçu par le peuple égyptien frustré de sa révolution, le triomphalisme et l’autoritarisme de Mohammad Morsi vont alimenter un mécontentement et relancer une nouvelle mobilisation populaire.
L’Egypte, épicentre du Monde arabe, est diverse. Le premier président néo islamiste démocratiquement élu aurait dû se pénétrer de cette réalité plutôt que de mener une politique sur une base sectaire.
Les Frères Musulmans n’ont pas su mettre à profit leur holdup sur le pouvoir en proposant un projet de dépassement des clivages antérieurs en ce que Morsi n’aurait jamais dû oublier le conflit de légitimité historique qui oppose l’armée aux Frères Musulmans depuis Nasser (1952). Morsi paie aujourd’hui le prix de sa tardive adaptation au principe de réalité et des rapports de force.
Quant au Qatar, parrain de la Confrérie, l’activisme qu’il a déployée contre l’un des meilleurs alliés des Etats Unis dans le Monde arabe, placera cette principauté de rite wahhabite sous blocus des pétromonarchies et de l’Egypte, ses dirigeants d’alors, Hamad Ben Khalifa et Hamad Ben Jassem, évincés sans ménagement du pouvoir par leur tuteur américain, portant un coup fatal à la crédibilité de son fleuron médiatique la chaîne Al Jazeera
Pour aller plus loin sur ce thème, cf ces deux liens:
- La fin sans gloire du « Deus ex machina » de la révolution arabe – En point de mire (renenaba.com)
- https://www.renenaba.com/al-jazeera-la-fin-dune-legende/
Le déclic populaire contestataire a été le fait des franges de la société informelle arabe. les Frères Musulmans l’ont subverti du fait de leur discipline et de leurs considérables moyens financiers. Ils devaient tenir compte de la diversité de la population égyptienne et non d’imposer à une population frondeuse une conception rigoriste de la religion.
L’Egypte est diverse: Il y a deux siècles, sous les Fatimides, elle était chiite. Les Coptes, des arabes chrétiens, constituent une part consubstantielle à l’Histoire du pays. L’Histoire tout comme la population s’est constituée par sédimentation. Si de nos jours, la très grande majorité de la population est musulmane sunnite, cela ne suffit pas à faire une politique. Une politique sunnite n’existe pas en elle-même. Elle se fait en fonction du legs national. Il serait insultant au génie de ce peuple de le réduire à une expression basique d‘un islam rigoriste.
L’Egypte, c’est le pays de Gamal Abdel Nasser, d’Oum Kalsoum, mais aussi de Cheikh Imam et de Ahmad Fouad Najm, d’Ala’a Al Aswani, des personnalités contestataires. Il n’était pas pourtant sorcier de comprendre que seule une politique de rassemblement et non de division avait une chance de réussir. Plus judicieux de promouvoir une politique de concorde nationale.
Un an de pouvoir a fracassé le rêve longtemps caressé d’un 4eme Califat, qui aurait eu pour siège l’Egypte, le berceau des «Frères Musulmans», devenue de par l’éviction brutale du premier président membre de la confrérie, la tombe de l’islamisme politique
Mohammad Morsi a pratiqué une politique revancharde. Il a été un homme du dissensus et non du consensus. N’est pas Mandela qui veut.
Sous Sissi, L’Egypte, un géant sans tête (Ou’mlak Bila Ras), un sujet passif des Relations internationales.
Sous Hosni Moubarak, l’Egypte marchait sur sa tête et réfléchissait comme un pied; Sous Abdel Fattah Sissi, pire, l’Egypte, atteinte d’éléphantiasis, est devenue un géant sans tête.
L’Egypte est un géant sans tête. (O’umlak Bila R’as), selon l’expression de Mamdouh Habachi, figure de proue de l’opposition démocratique égyptienne. Mamdouh Habashi est le disciple et le successeur de Samir Amine, le théoricien de l’alter-mondialisme. Chargé des Relations Internationales au sein du «Socialist Popular Alliance Party d’Egypte, Mamdouh Habashi est également Vice Président du «World Forum For Alternatives» (WFA).
Un géant décapité. L’éclipse de l’Egypte durant la séquence Sadate (1970-1981), consécutive à la signature du traité de paix égypto-israélien, a entraîné un affaissement du Monde arabe. Il ne saurait y avoir de redressement possible du Monde arabe sans un rôle pionnier de l’Egypte.
Sous la mandature du Maréchal Abdel Fattah Al Sissi, l’Egypte n’est pas un sujet actif, mais un sujet passif des Relations Internationales (Layssa fah’ilan bal mafh’oul), une diplomatie marquée par son suivisme à l’égard des pétromonarchies du Golfe, sous la supervision américaine, sans la moindre influence sur les grands conflits régionaux, ni le Yémen, ni la Syrie.
Les conditions du «suivisme» ont été mises en place par Anouar El Sadate, lequel, en répudiant l’alliance stratégique avec l’Union soviétique et en signant son traité de paix avec Israël (1979), s’est placé sous la coupe des Américains et des Israéliens. Le suivisme s’est poursuivi sous Hosni Moubarak, qui s’est placé sous la dépendance israélienne pour favoriser la promotion de son fils Gamal comme son successeur à la tête de l’Etat égyptien.
A tous égards, Camp David, le traité de paix égypto-israélien, aura été une malédiction pour l’Égypte, le Monde arabe voire même Israël, désormais gouvernée par une coalition ultra droitière faisant de l’État hébreu une «démocratie illusoire». Déclassé, le plus grand pays arabe et le plus puissant militairement dispose désormais d’une influence infiniment moindre que les acteurs para étatiques de la zone, le Hezbollah libanais, les Houthistes du Yémen et le Hamas palestinien.
Un des pivots des guerres de libération du tiers monde sous Nasser, (De l’Algérie, au Yémen, au Congo Léopoldville), l’Égypte est désormais réduite à un rôle de comparse de la diplomatie internationale, vivant des subsides des pétromonarchies. Un sujet passif des Relations internationales.
Source : https://www.renenaba.com/legypte-dix-ans-apres-3-3/
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بدر الحاج-سوريا عند المفترق: تحرير الأرض أو التفكّك

سوريا عند المفترق: تحرير الأرض أو التفكّك : بدر الحاج
خلال المؤتمر الصهيوني الأول الذي انعقد في آب 1897 في مدينة بازل، وجّه المستشار الألماني الأمير شلودفيغ السؤالين التاليين إلى ثيودور هرتزل: «كم تتوقع حاجتكم من الأراضي لإقامة دولتكم؟ وهل ستصل حدودكم إلى بيروت، أو ما بعدها شمالاً؟». وكان الجواب: «سنطلب ما نحتاجه، وكلما زاد عدد المهاجرين زادت المساحة المتاحة لنا، بالطبع سنشتري كل الأراضي التي نحتاجها بسعر السوق من مالكيها الحاليين» (من يوميات هرتزل، 6 تشرين الثاني 1898 المجلد الأول، المذكرات الكاملة لثيودور هرتزل، بالإنكليزية، نيويورك، 1960، الصفحات 701-702).
إثر انهيار السلطة في دمشق، وانشغال الحكم الجديد بتثبيت أوضاعه، وانقسام السوريين بين مؤيد للسلطة الجديدة المدعومة من تركيا والغرب، وآخر محبط من القمع والتنكيل اللذين يتعرض لهما وكذلك من خسارة الحكم، كانت إسرائيل وتركيا الرابحين الرئيسيين. وكان كل من إردوغان ووزير الحرب الصهيوني كاتس قد عبّرا عن انتصارهما في إسقاط دمشق. وترافق الاجتياح الإسرائيلي لما تبقى من الجولان والمزيد من الأراضي السورية مع تدمير الترسانة العسكرية السورية، مما أدى إلى وضع كارثي ليس على سوريا فقط، بل على لبنان والأردن والعراق ولعله أخطر بكثير بالمقارنة مع هزيمة 1967.
لكن بغضّ النظر عمّن يسيطر على الحكم في دمشق، فالأهم هو الخسارة الإستراتيجية لبلاد الشام عامة بسبب مضاعفات الاجتياح الصهيوني الأخير، والذي وضع مساحات شاسعة من الأراضي السورية تحت سيطرة إسرائيل مجاناً وليس بشراء الأراضي كما قال هرتزل. هذا الواقع الجديد سيدرك الجميع تبعاته الخطيرة في القادم من الأيام بعد أن تخمد «انتصاراتهم»! والسؤال اليوم هو: كيف سيتصرف الحكام الجدد أمام هذا الأمر الذي يتجاهلونه كلياً؟ والجواب كما يبدو أن أولويات الحكام الجدد هي ما أعلنه محافظ دمشق ماهر مروان بأنه يجب إقامة سلام مع إسرائيل.
الهجمة الصهيونية الجديدة أدخلت بلادنا في نفق مظلم. كان الصراع على سوريا بعد الحرب العالمية الأولى متعدد الأوجه والأطراف، بين الفرنسيين والبريطانيين، وبين الهاشميين والمصريين والسعوديين، وبين الغرب والسوفيات، وبين عبد الناصر ومناوئيه، وبين «البعث» و«البعث»، وبين «البعث» و«الإخوان المسلمين». أُنهك الشعب السوري بسبب تلك الصراعات، ضابط أطاح بضابط، وتقلصت تدريجياً حرية المعتقد مع الأنظمة العسكرية، واحتُلت الجولان كما سبق أن احتُلت الإسكندرون وفلسطين. واليوم تدخل سوريا في مرحلة جديدة، وهناك أطراف عدة عربية وأجنبية تحاول أن تحجز لنفسها موطئ قدم على الأرض السورية، مع فارق أساسي هذه المرة ألا وهو أن الجيش الصهيوني بات على أبواب دمشق.
الخطورة في ما جرى أخيراً ليس سقوط «البعث» وتولّي الإسلاميين المدعومين من تركيا والغرب السلطة، بل بالثمن الذي ستُطالب سوريا بدفعه لانسحاب القوات الإسرائيلية من الأراضي المحتلة حديثاً، هذا في حال وافقت على الانسحاب وهذا مستبعد جداً. ومن المحتمل أنه حتى في حال التطبيع والاعتراف وفتح سفارة إسرائيلية في دمشق، فهذا لن يكون مغرياً بالنسبة إلى الصهاينة، والسبب يعود إلى أن الاستيلاء على الجولان وعلى قمم جبل الشيخ تحديداً، منح دولة العدو مزايا عسكرية عدة إضافة إلى موارد اقتصادية ضخمة. وهذا ما أعلنه نتنياهو من على قمة جبل الشيخ حين قال: «نحن هنا لحماية أمن إسرائيل».
وبالنسبة إلى إسرائيل، فإن الأهمية العسكرية والاقتصادية للمناطق التي سيطرت عليها تعتبر قفزة أساسية وإستراتيجية بكل المعايير. وحتى كتابة هذا المقال، ثبت أن المساحات التي تم احتلالها منذ حرب 1967 حتى اليوم تفوق الثلاثة آلاف كيلومتر مربع، والتوغل متواصل. وهذه المساحة ستضاف إلى لائحة الأمر الواقع الذي فرضته إسرائيل بالقوة العسكرية في الجولان. ورغم قرار الأمم المتحدة برفض ضم إسرائيل للجولان، إلا أن الأمر الواقع والاحتلال هما السائدان، ويضاف إليهما موافقة الإدارة الأميركية على قرار الضم في آذار 2019، وبدورها فرضت سلطات الاحتلال على السوريين الجنسية الإسرائيلية.
السيطرة على الأرض وسكانها رافقها تشييد المستوطنات، وإقامة مشاريع اقتصادية وعسكرية ضخمة وطرد مئة وثلاثين ألفاً من السكان. إضافة إلى ذلك، فإن السيطرة الكاملة على قمم جبل الشيخ التي تراوح ارتفاعاتها ما بين 1000 و2814 متراً عن سطح البحر تؤمن للإسرائيليين فوائد عسكرية على درجة كبيرة من الأهمية، وتجعل من الصعوبة تنفيذ أي هجوم سوري مفاجئ، بسبب أجهزة المراقبة والاستشعار من بعد التي تشرف على مناطق شاسعة من سوريا والأردن ولبنان وصولاً إلى العراق. وأيضاً حصدت إسرائيل امتيازات أمنت لها الدفاع والهجوم السريع في آن معاً من مواقع حصينة ومرتفعة. وقد قدّر خبراء صهاينة أن تكاليف المنشآت العسكرية التي سبق أن أقيمت في الجولان قبل «طوفان الأقصى» بـ 20 مليار دولار.
وإلى جانب الأهمية العسكرية، فإن العدو يدرك أن تدمير أسلحة الجيش السوري وضع سوريا في حالة من الضعف يصعب عليها تجاوزها على الأقل في المدى المنظور. لذلك يتوجب على السوريين بكل توجهاتهم أن يدركوا أن البلاد وقعت، وأن النهوض يحتاج إلى تماسك ووعي لخطورة الاجتياح الصهيوني الأخير. لكن صمت النظام الجديد عن الاجتياح الإسرائيلي، وعن تدمير مقدرات سوريا العسكرية، إضافة إلى تصريح محافظ دمشق أن الحكم الجديد يريد علاقات جيدة مع إسرائيل، يوضح بما لا يترك مجالاً للشك أن الرياح تجري عكس مصالح الشعب السوري.
لقد سبق التطورات الأخيرة إعلانٌ من قبل القادة الصهاينة أن ما يتمنونه ويعملون لتحقيقه هو تفكيك الجبهة الشرقية، وبصورة خاصة سوريا والعراق، على أساس مذهبي وعرقي وطائفي كما في لبنان. إضافة إلى ذلك تفكيك المقدرات العسكرية لهذه الكيانات، وهذا أمر يخدم المشروع الصهيوني على المدى القريب. ومشاريع التقسيم التي أعلن عنها الصهاينة تتشابه مع التقسيمات الفرنسية السابقة. ومن خططهم دولة سنية في حلب وأخرى في دمشق على عداوة مع دولة حلب، ودولة علوية على الساحل. أما الدروز في مناطق حوران وشمال الأردن، فقد يقيمون لهم دولة، أو يجري ضمّهم إلى الجولان، وبالطبع دولة مسيحية في لبنان (جاء ذلك في بحث لأوبيد ينون بعنوان «إستراتيجية إسرائيل في الثمانينات»، نشر في مجلة «اتجاهات» العبرية عام 1982 وترجم إلى الإنكليزية عام 1982، الصفحات 49-59).
إضافة إلى المزايا العسكرية التي حصدتها إسرائيل نتيجة الحرب السورية وسقوط السلطة في دمشق، فإن المكتسبات الاقتصادية توازي بأهميتها الفوائد العسكرية. فمنطقة الجولان، وبالتحديد جبل الشيخ، تحوي على جميع مصادر المياه التي كان يحلم ويخطط للاستيلاء عليها القادة الصهاينة الأوائل. فهي تشمل منابع نهري اليرموك والأردن، أما مياه بانياس وهضبة الجولان إجمالاً، والأنهر في جنوب لبنان، فهي المصدر الأساسي لبحيرة طبريا وهي أضخم خزان مائي في فلسطين. مصادر المياه هذه لا يمكن أن تعوضها عمليات تحلية مياه البحر التي تجري حالياً والتي لا تكفي للزراعة ولاستقطاب المزيد من المستوطنين الجدد. لذلك من المتوقع أن يتشبث الصهاينة بالبقاء في هذه المنطقة المهمة وسيعملون على زيادة الاستيطان فيها.
هذا الواقع المرير لن يغيره إلا التنظيم المضاد بهدف حشد طاقات الشعب السوري الضخمة. لقد كان السوريون عبر تاريخهم درع بلاد الشام، وشرعية أي حكم في دمشق مصدرها الأول والأخير موقف الحكم أياً كانت توجهاته الإيديولوجية من احتلال الأرض السورية في الجولان وفلسطين. فقط القوة الشعبية المنظمة والمؤمنة بعدالة قضيتها، رغم كل المعوقات والصعوبات، هي القول الفصل في استعادة الأرض المحتلة… ودون ذلك الخراب والتقاتل الداخلي على مفاهيم مذهبية وإثنية بائدة، ولن تكون نتيجته إلا تدمير المجتمع السوري وتفكك لحمة الجغرافيا السورية.
* كاتب لبنانيبدر الحاج
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